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Albania, Albania ! (I. d’Arles à Bari) 

À Aslı Erdoğan, encore enfermée entre les frontières de Turquie

jeudi 10 août 2017, par Tieri Briet

Ne pleure pas sur la Grèce, — quand on croit qu’elle va fléchir,
le couteau contre l’os et la corde au cou,

La voici de nouveau qui s’élance, impétueuse et sauvage,
pour harponner la bête avec le trident du soleil.

Yannis Ritsos, Symphonie du printemps [1]

Albania, Albania ! II. de Durrës à Tirana
Albania, Albania ! III. de Dubrovnik à Sarajevo


I.


Arles, rue Peitret, France, le mercredi 19 juillet 2017


Je n’attends pas la fin du monde je t’attends

C’est encore la nuit.. Une nuit d’été.. Le songe d’une nuit d’été loin du Bosphore, loin de Sarajevo mon amour.. J’écris le roman d’une traversée jour après jour, un contre-récit au long cours. L’aventure par écrit, commencée le 19 juillet 2016, le jour de l’anniversaire de Théo, mon premier enfant qui avait 26 ans..

19.VII.2016. J’écris la date comme Picasso au dos de ses tableaux, au bas de ses dessins, à partir des années vingt du vingtième siècle. Le 19 juillet 2016, c’est devenu la date de la mort d’Adama Traoré, assassiné le jour de son anniversaire par des gendarmes de Beaumont-sur-Oise. Le jour d’un malheur collectif. Ils l’avaient menotté et allongé sur le sol, visage contre terre. Avant de s’asseoir à plusieurs sur son dos. Oui. Ils ont fait ça, oui ! Jusqu’à l’étouffement progressif d’Adama. Je n’oublie pas. Non. J’attends la condamnation des gendarmes parce que leur place est en prison.

19.VII.2017. Si les assassins d’Adama ne vont pas en prison, les prisons vont-elles prendre feu ?


..........................
★ [ «  Je n’attends pas la fin du monde je t’attends »
C’est un vers du poète québecois Gaston Miron ((1928–1996), dans son poème « La Marche à l’amour », dont Marie-Paule Bargès avait partagé un extrait et une vidéo sur son mur.

« Je n’attends pas à demain je t’attends
Je n’attends pas la fin du monde je t’attends
Dégagé de la fausse auréole de ma vie.
 » ]


Devant la gare Saint Charles à Marseille, France, le jeudi 20 juillet 2017


Je ne sais pas pourquoi, j’ai pris cette décision d’emmener un seul livre pour le voyage dans les Balkans. Parce qu’il faudra faire ensuite ce choix difficile, hésiter à emporter quand même un deuxième livre en plus de mon vieux cahier rouge. Choisir un auteur albanais, ou bien plutôt un romancier qui a beaucoup marché dans Tirana pour y écrire, comme Maspero ou Eric Faye. Finalement, ce sera Un Captif amoureux qui est aussi un livre d’exil. En Palestine avec les feddayin ou aux côtés des Black Panthers, dans un pays qu’ils combattaient. Genet se sentait un étranger en France, il aimait bien s’en aller pour longtemps, s’allier là-bas aux répudiés. Et chaque phrase du Captif étincelle.

Au minimum un miracle par chapitre.

… & une carte postale à Orso et Lyuba, postée dans la boîte aux lettres de la gare.



De l’autre côté de la frontière franco-italienne
à Vintimille, Italie, le vendredi 21 juillet 2017


Les nuits sans lune la mer est un sentiment noir mais par ici, dans les dortoirs à ciel ouvert de Ventimiglia, le noir est aussi une promesse. Sur la plage et dans les coins sombres de la gare, des corps sont endormis dans l’attente d’un passage. Un renard s’est approché des poubelles, dans le halo des gyrophares et le sommeil d’une ville-frontière, le mot « Refuge » à été abandonné dans les gravats, coulé dans une chape de béton, dispersé avec les cendres du corps de Liu Xiaobo [2].



Sur les quais du port de Gênes, Italie, le samedi 22 juillet 2017


Le voyage continue vers le sud. De Genova à Napoli, Bari. Jusqu’au bateau pour l’Albanie, la traversée de l’Adriatique dans la nuit et la vibration des turbines sous le pont. C’est la langue de Jean Genet qui m’accompagne dans les bâtiments à l’abandon du port de Gênes, quand la police italienne avoue avoir torturé les opposants au G8, en 2001. Sur les murs, des inscriptions peintes en rouge ou en noir se souviennent de la mort de Carlo Giuliani, de son visage et de son très jeune âge.

« À Gênes, un nombre incalculable de personnes innocentes ont subi des violences physiques et psychologiques qui les ont marquées à vie », a reconnu Franco Gabrielli, le nouveau chef de la police italienne. Et dans le parc à l’abandon où je partage le sommeil d’une famille qui a fui le Soudan, je pense aux poèmes de Hassan Yassin que nous avions traduit en français. Ils sont dans le sac qui me sert d’oreiller, glissés entre les pages de mon vieux cahier rouge.

Demain ce sera Naples, l’un des pires bidonvilles roms en Europe, où la famille d’Amedeo et Rodica vient d’avoir une enfant dont je n’aurai pas le droit de regarder le visage, pour la protéger de l’impur. Mais je l’entendrai pleurer dans la nuit, et c’est déjà un bonheur d’imaginer qu’elle apprendra elle aussi à chanter, les chants que son père a écrits.

… & une carte postale à Orso et Lyuba, postée depuis la poste face au port.




À Gênes, Italie, le samedi 22 juillet 2017


À Gênes, j’apprends d’un réfugié malien que Nietzsche venait y chercher la chaleur au milieu de l’hiver. Une découverte qui a le pouvoir de transformer d’un coup mes marches interminables le long des pentes en récidive nietzschéenne, car le philosophe voyait dans la marche forcenée qu’il pratiquait un élément primordial de l’inventivité créatrice. Ce n’est pas rien.

Comment marcher ensuite comme si de rien n’était ? Alors je me suis renseigné : dans ses dernières années, le grand Friedrich était plus ou moins devenu un nomade. À Gênes, il marchait toute la journée dans les collines et les montagnes qui encerclent la ville, cherchant l’épuisement nécessaire à l’extase, après avoir rempli ses cahiers de notations et d’ébauches pour son Zarathoustra, ce héros philosophe dont il va faire un marcheur lui aussi. Je me souviens d’avoir d’abord cru, à seize où dix-sept ans, qu’il s’agissait d’un prophète venu prêcher une nouvelle religion. Je n’y comprenais rien mais j’aimais ce jaillissement d’imprécations intarissables.

Avant la chaleur, j’arpente à mon tour les rues de Gênes en cherchant un endroit pour écrire. En remontant du port, je commence par saluer les très jolies putains du Vico Salvaghi et c’est plus haut, à l’intérieur d’un parc qui domine les toitures des palais, que je transforme un banc en table d’écriture, torse nu dans l’ombre des chênes lièges. De l’autre côté d’un grillage, des volleyeurs s’entraînent, torses nus eux aussi, en écoutant de la salsa sur des haut-parleurs de concert. Je pense aux joueurs de water-polo de Nanni Moretti, et je me dis que j’ai toujours aimé cette Italie qui adore jouer entre voisins, le tee-shirt sur l’épaule pour éponger la sueur, le goût des rigolades et des musiques à tue-tête.




Au port de Bari, Italie, le dimanche 23 juillet 2017


C’est un dimanche d’été en Italie, au bord de l’Adriatique. Je marche longtemps le long du front de mer, jusqu’à l’unique plage de Bari plus au sud, là où sont les familles et les vendeurs ambulants de breloques. Un dimanche de coups de soleil et de baignades. Je me souviens qu’en juillet 2015, un marchand de plage arrivé de Gambie y avait été tabassé en pleine rue. Contrairement à certains villages de Calabre, les grands ports des Pouilles ne sont pas devenus des terres d’accueil pour les jeunes débarqués de l’Afrique. L’architecture mussolinienne des casernes et des hôtels de luxe n’encouragent pas vraiment les élans de solidarité pour ces dizaines de clandestins à peau noire, qui la nuit dorment sur des cartons à l’ombre des parcs, le jour essaient de vendre quelques bracelets et des bonbons aux vacanciers recouverts d’huile solaire.

Cet été-là, Francesca Chiavacci avait lancé l’alerte. « Les périodes les plus noires de notre histoire nous reviennent en mémoire, dénonçait-t-elle. Le venin de la propagande raciste qui s’est répandue ces dernières années dans une opinion publique toujours plus désorientée commence à donner ses premiers fruits empoisonnés. Nous voulons battre cette peur et cette haine raciale. »

À Bari comme ailleurs dans les Pouilles, la peur et la haine raciales n’ont pas été battues, au contraire. Devant les centres d’accueil des réfugiés, des comités de quartier font le salut fasciste, armés de pierres et de torches, réclamant au porte-voix qu’on chasse les Africains et les Arabes. Il faut dire qu’ici, personne n’a oublié la « guerilla des immigrés » en 2011, qui avait tourné aux émeutes dans les rues de Bari. Seul Angelo Cassano, le curé de San Sabino qu’on appelle « l’ami des migrants », avait réussi à empêcher le saccage et l’affrontement des carabinieri.





Comment prendre les armes contre une Europe qui a fermé ses points de passage aux habitants des « suds » ? Même ici, je ne suis pas seul à me poser la question. À Gênes, j’avais photographié ce graffiti, près du métro Principe : « La polizia rastrella deporta e torture i migranti ! ». Plus au sud, Bari a été une ville-frontière, quand le communisme albanais s’effondrait et que des familles échappées de l’ancienne forteresse s’entassaient sur des bateaux, boat people entre les deux Europe qui débarquaient leur cargaison humaine sur les quais de Bari.

Les habitants proches du port de Bari gardent sûrement en mémoire le débarquement du 7 août 1991 comme le pire des cauchemars pour la ville. Le cargo Vlora avait débarqué 20 000 albanais sur les quais, qui avaient forcé le commandant à les amener en Italie. Face au refus des autorités italiennes, un millier de migrants s’étaient jetés à l’eau du cargo pour tenter rejoindre la rive à la nage. Le navire a finalement accosté au quai Molo Carboni, le plus éloigné de la ville, le 8 août 1991. Le plus grand débarquement illégal en Italie.

Vers la petite plage, de l’autre côté des balançoires et du tourniquet en inox, je fais la sieste près d’une buvetteria, où une vieille dame en noir me vend une galette aux tomates vertes, au jambon et au fromage fondu. Un délice, mon repas pour la journée à l’ombre des lauriers en fleurs blanches et roses, là où s’allongeront les réfugiés d’Afrique tout à l’heure, quand le bateau lèvera l’ancre pour Dürres, sur la côte albanaise. C’est dans ce parc, sous ces lauriers qu’avaient dormi les Albanais, m’a expliqué la marchande de délices.




Au port de Bari, Italie, le lundi 24 juillet 2017


C’est Jean Genet qui m’accompagne en chemin. Qui peut rêver d’un meilleur compagnon au milieu des répudiés ? Jean cherchant la beauté parmi les camps et les ghettos où elle surgit à l’état brut pour qui saura la deviner, une beauté qu’on se partage dans l’attente des combats. « Pour la première fois de ma vie, un chant arabe en liberté sortait de bouches, de poitrines, il était porté sur un souffle vivant que les machines — disques, cassettes, radios — tuaient dès la première note. »

Et plus loin : « Les Palestiniens inventaient des chants comme oubliés, découverts en eux-mêmes où ils étaient cachés avant qu’ils ne les chantent, et peut-être ainsi toute musique, même la plus nouvelle, plutôt que découverte me semble réapparaître alors qu’elle était déjà, enfouie dans la mémoire où elle reposait — la mélodie surtout — encore inaudible mais comme creusée dans un sillon de chair, et le compositeur nouveau me fait entendre le chant qui était depuis toujours enfermé en moi mais silencieux. »

C’est la langue d’or et de chair qui ornemente ma traversée de l’Italie, les messages d’un grand frère qui m’arrivent du Jourdain jusqu’à la Ligurie. Attiré qu’il était par l’islam et la révolte des camps de Palestine et de Jordanie, comme je peux l’être par l’islam et les révoltes désespérées de Tirana et Sarajevo, celles qui vont du Kurdistan jusqu’en lointaine Tchétchénie, défigurées par les guerres et portés par les femmes.

Deux pages plus loin, — et c’est deux heures plus tard que je les découvre, Piazza del Carmine, — Genet explique comment la beauté s’est écrite sous sa main. Merveilleux Genet qui partage jusqu’aux secrets de fabrication de son Captif amoureux. « C’est en février 1984 que j’écrivis cela, c’est-à-dire quatorze ans après les chansons. Rien ne fut jamais noté sur les routes, les chemins, les bases, ou ailleurs. L’événement est rapporté parce que j’en fus le témoin et qu’il agit si fort sur moi que j’en serai longtemps marqué : je crois ma vie tissée d’événements si et plus forts. »




Albania, Albania ! (I. d’Arles à Bari)

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P.-S.


Source Facebook Tieri Briet (texte et iconographie avec l’accord de l’auteur sous son copyright).

La fiche d’auteur de Tieri Briet dans La RdR :
http://www.larevuedesressources.org/_Tieri-Briet_.html.

Notes

[1Yannis Ritsos, Symphonie du printemps, éd. Bruno Doucey, 2012, coll. En résistance.

[2Ndé : voir dans le site de l’auteur Un cahier rouge l’article : « Les cendres de Liu Xiaobo dans l’enfer de la Chine » (18 juillet 2017).

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