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LUMIÈRES DU SUD… — 4/4 

(cahier du photographe)

dimanche 29 janvier 2017, par Lionel Marchetti

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LUMIÈRES DU SUD…
(cahier du photographe)

83 poèmes…
 
…en suivant
83 photographies de Robert Frank
toutes tirées de son livre
 
LES AMÉRICAINS
THE AMERICANS

1958, 1985, 1993 pour les photographies de Robert Frank
& Delpire Éditeur, 2009

N.b. le titre de chaque poème de Lionel Marchetti correspond à la légende de chaque photographie originale de Robert Frank ; l’ordre chronologique du livre est respecté ; lorsqu’une photographie est par contre ici absente — une cinquantaine de photographies sont reproduites sur les 83 de l’édition originale — il sera possible de s’en référer directement à l’édition Delpire de 2009 et, dans tous les cas, le titre du poème correspondra à la légende de l’image comme il est noté dans la table des légendes située en fin d’ouvrage.

(Avec l’aimable autorisation des éditions © Delpire éditeur)

—  — —

…en 1955, Robert Frank obtient une bourse de la fondation Guggenheim.
Il parcourt les États-Unis avec son Leica, pendant deux ans, au volant d’une voiture achetée d’occasion, parfois avec sa femme et ses enfants.
Il prend des milliers de photographies.
Il choisira 83 images pour composer son livre Les Américains...

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LUMIÈRES DU SUD…
(cahier du photographe)

2011- 2016

QUATRIÈME (ET DERNIÈRE) SÉRIE - 4/4
poèmes (& photographies) 60 à 83

« Là, l’esprit
pénétrait la pointe de l’acier. 
 »
Gary Snyder

« J’ai vu ce que c’était
la lumière a vu la lumière,
un feu de paille.
 »
Allen Ginsberg

« À Robert Frank je passe le message : quels yeux !  »
Jacques Kerouac

« Pourquoi fais-tu toutes ces images ?
Parce que je suis vivant.
 »
Robert Frank

°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

60 — (128) BURBANK, CALIFORNIA

Ne supportant pas de viscères en son sein
l’œil de verre s’unit
habilement
à ce grand ver filaire
parasite externe et dégouttant qui lui fournit tous ses sucs

Gigantesque intestin noirâtre
lové, lourd, repoussant
semblant digérer on ne sait quelles proies

Les Hommes
inventeurs infatigables et obstinés
fabriquent, par millions, des machines à leur image mammifère

Notre corps est-il si limité que nous cherchons sans cesse à l’augmenter ?

Ayant si peu conscience d’un destin commun
à la poursuite, sans cesse, de multiples façons
(tant pour influencer que pour manipuler)
le projet — le plan — sera-t-il d’embrasser la Terre entière à partir d’un unique point ?

Jusqu’à ce que de multiples connexions naissent puis se déploient, habilement, par en dessous
en un fantastique réseau d’illusions nouvelles ?


°°° °°° °°°

61 — (130) LOS ANGELES

(Cahier du photographe)

J’écris, je note, je m’essaie
régulièrement
et c’est ici, en ces régions, que je m’éprouve pour de bon

Il y a peu de choses que je sais

Je tente simplement d’inscrire
ici et là, à ma façon
quelques éclats — j’aime
cette attitude
associée à la multitude qui m’entoure

Et cela me rend heureux

Je marche
chaque jour, chaque matin
parfois la nuit

Je file dans les rues, au hasard
puis je m’éclipse

Profitant d’un interstice

Je ne vais pas vous faire croire que la rencontre a eu lieu
— je n’en sais rien

Ce que je dis
ce que je crois, ce que j’inscris
de temps à autre émerge
spontanément
j’ose le dire : à mon insu
et
d’une certaine manière
je ne l’ai pas vraiment voulu

C’est une telle musicalité naturelle en laquelle j’espère et que parfois j’obtiens

Suis-je pris en embuscade ou à l’aube d’un espace plus grand ?

Et quelle est cette funeste et sinueuse forme noire, tout là-bas
se sauvant à vive allure
poursuivie par une flèche luminescente qui soudain la désigne ?


°°° °°° °°°

62 — (132) HOUSTON, TEXAS

Mr Jones :

—  « R.V. : Lundi - 10h ; tout sera prêt ! »

°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

63 — (134) DETROIT

J’ai l’air de rien
c’est vrai
mais je souris

En travaillant ici
sur ces chantiers ferroviaires démesurés
(je suis un homme de peine)
j’ai plus ou moins l’impression de participer à un grand mouvement
peut-être même à quelque chose de l’ordre du renouveau

Mais de cela, croyez-moi, je ne suis pas dupe

J’ai l’air de rien et je souris
car j’ai été
tout au long de ma vie
sincère avec moi-même

N’est-ce pas là la bonne manière d’être en accord avec sa destinée
et surtout, avec autrui ?

Je ne cherche à convertir personne

Ma vie est simple
pour autant, intérieurement
elle est beaucoup plus riche que vous ne pouvez l’imaginer

Savez-vous que j’ai deux grandes filles
et que l’une comme l’autre ont des métiers respectables ?

J’ai été et je suis un bon père

Je suis à ma place

Croyez-moi ou pas : chaque chose, en moi
est à sa place

Depuis quelque temps voici venu l’âge de la maturité

Je n’agis plus que par nécessité.


°°° °°° °°°

64 — (136) LINCOLN, NEBRASKA

(cahier du photographe)

L’image
prétendent-ils
nous met à l’écart

N’est-elle pas plutôt la distance nécessaire qui se manifeste
lorsque l’on commence à voir ?

L’image sauve un peu de vie

Elle est un appel
œuvrant dans cet interstice où fleurit la dynamique du Monde

Les anciens n’ont-ils pas soufflé sur leurs mains un peu de pigments colorés
fascinés par la force verticale d’une paroi de pierre
épaisse, grasse et glaciale
sombre
et immobile ?

Les anciens ont apposé leurs mains sur le Monde sans rien savoir du Monde
(mais sachant déjà tout).

°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

65 — (138) NEW YORK CITY

Mon cheval
pour être rapide et efficace
doit être vif, léger, agile
afin de sentir, à distance
les replis du terrain, ses pièges, sa composition
(tout faux pas lui serait fatal) —

J’ai galopé sur les plus hautes terres
en toutes saisons
la nuit, le jour
pendant des heures, pendant des heures entières

J’ai fait corps avec le pays
ses vallées, ses sources et ses forêts
(je viens de Terre Haute, aux frontières de l’Illinois et de l’Indiana)
dormant à même le sol, me réchauffant comme je le pouvais
mon fusil toujours contre moi
et chargé

Les ours et les loups vivent encore en ces régions

J’ai conduit des milliers de bêtes paître dans l’herbe vivace de la grande plaine
longeant, à chaque voyage, depuis les hauts-plateaux, la route des rivières...

Kankakee
Kaskaskia
Little Wabash
Green

et
Saline

...jusqu’aux aux abords d’un étrange lac salé proche, je crois, de Clear Water

Mon patron prétendait que cela rendait la viande meilleure, pourtant
je voyais bien que le lait des femelles était caillé !

J’ai adoré ce moment de la bascule des saisons
la nuit
comme le jour
(et tout particulièrement l’automne
lorsque à l’aube, autour du feu éteint, les arbres ploient lentement
et se révèlent dans une bourrasque de couleurs)

J’ai vraiment aimé cette vie

Puis quelque chose a changé

Ce que je pensais être essentiel s’est effondré

M’approchant d’une cité pour le moins agitée
j’ai succombé à celle qui m’a contraint
insidieusement
d’abandonner mon cheval et mes bêtes
pour dormir sous un vulgaire toit de tôle
entre des murs de briques crasseuses et le vacarme des rues

Ensuite nous avons rejoint New York

Je suis resté ici quelque temps
drogué par la vie nocturne
les cabarets
l’alcool et nombre de filles obscènes

Certains m’avaient parlé de l’existence d’une telle cité humaine

Tout d’abord considéré comme un original, puis
petit à petit accepté pour qui j’étais
—  un cow-boy dans la ville —
aujourd’hui
j’ai l’impression d’être un clown

Il y a tout de même une chose, désormais, que je sais

Bientôt je m’en irai
et je retournerai sur les hauts-plateaux
au plus proche de la forêt

Si, dans le quartier
ils semblent vouloir faire de moi un tueur
(j’ai un penchant pour les armes, je le reconnais et, c’est un fait
de la dextérité à revendre)
aucun ni aucune n’a compris que seul compte
pour moi
le grand dehors et le souffle vrai
que j’ai partagé avec les rivières, la nature et mes bêtes
pendant toutes ces années

Toutes ces années passées.


°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

66 — (140) HOLLYWOOD

Un collier de perles

Cette robe de soie qui épouse les formes

L’érotisme noirci — par la discorde

Prise au piège, envahie par un millier de regards
comment ne pas se voiler la face ?

Je pleure

Et je suis perdue.

°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

67 — (142) NEW YORK CITY

La maturité sexuelle — l’appétit
au sommet de l’appétit

Peu de temps avant la chute

Par vagues
par paquets d’années plus ou moins bien ficelées
nous expérimentons, corps contre corps
la plus maligne des jouissances

Naïveté enfin dépassée
il est alors possible, en toute lucidité
de signer un pacte avec l’entité lubrique

Chacun ou chacune n’est-il pas libre de faire ce qu’il veut ?

Toute notre vie, tissée de fils invisibles
se résume, parfois, à un cri
(est-ce si rare ?) et
de là
soit sort un bouc
soit rayonne l’essence souriante de l’acte bien accompli

Lorsque deux corps s’offrent, simplement
l’un pour l’autre s’ensemencent

J’ai connu de telles femmes, j’ai connu
de tels hommes
ainsi que de tels instants
et, je ne le nie pas
je m’en suis rassasié jusqu’à plus soif

Il est vrai que j’avais, sur les marches de ce temple étrange
une place privilégiée

Aujourd’hui, autrement questionneur, je souris face à cette divinité nocive.


°°° °°° °°°

68 — (144) SAN FRANCISCO

(cahier du photographe)

L’artiste se nourrit de ce qui l’entoure

Prétendre au chaos ou façonner l’évidence ?

Il ne s’agit pas, selon moi
— et aucunement —
de se maintenir pieds et mains liés au-dessus de tel ou tel espace confus

N’est-ce pas plutôt là, dehors
à chaque instant
exposé, cette fois-ci, à tous les vents
qu’un jeu véritable se met à jour ?


°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

69 — (146) DETROIT

J’ai connu cette haine
jeunesse extrême, physique, musculaire
qui déteste qu’on la regarde

Vitalité nue
sûre d’elle-même, de sa force
et qui patauge, tout autant, dans le flou, l’immaturité
et l’insouciance

Le monde ne se bâtit-t-il pas sur de tels excès ?

Est-ce ainsi que tout se renouvelle ?

L’intuition, le geste franc (pour ne pas dire naïf)
un incroyable paquet d’erreurs accumulées et, parfois,
au-delà de ces multiples détours comme autant de labyrinthes : l’évidence

Une pierre — lancée dans la fournaise ou dans l’eau bleue

Saisir sa chance, au bon moment

Seul
sur cette ligne de crête
à l’avant du monde —

(À l’heure qu’il est : maigre rêverie
en boucle
entre mon soda
et moi.)


°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

70 (148) INDIANAPOLIS

La plus belle des femmes vit parmi nous

Son visage, simple
est souriant

Porteur de toutes les promesses

Et l’espace
intensément
grandit

Et nous n’avons plus peur.

°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

71 — (150) CHATTANOOGA, TENNESSEE

Comment concilier l’honnêteté avec ces échardes qui sans cesse se multiplient ?

Est-il possible de tirer un trait sur nos erreurs passées ?

La ville, immense, se réveille

Nous aimons, malgré tout, ces rumeurs sourdes
cette lie
grave
et sonore

Nous aimons regarder le temps
en autant de formes qui grandissent et s’intensifient

Nous aimons la vie

Nous nous sommes aimés, nous nous aimerons

À chaque matinée ses splendeurs.


°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

72 — (152) SAN FRANCISCO

(Cahier du photographe)

Ils se retournent

Ils m’ont vu —

S’imaginent-ils que je leur dérobe quelque chose ?

Ai-je dérangé l’intimité d’un couple
en me postant
silencieusement
juste derrière eux ?

Ne vivons-nous pas trop souvent la peur au ventre
avec cette crainte d’être dépossédé d’un éventuel petit secret ?

—  le rêve inverse de la vie —

(Beaucoup m’ont dit se souvenir de cette image).


°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

73 — (154) BELLE ISLE, DETROIT

Premier jour —

Le lac
beauté tranquille jusque dans ses profondeurs

Le courant où l’on entre.

Huitième jour —

J’erre sur les berges

Mon ennemie — la confusion —
sans relâche m’accompagne, m’oblige et, c’est un fait
m’isole

Désormais
éloignée de toute existence simple
j’attends

Je ne suis pas une femme naïve.

Dix septième jour —

Une série de questions (toutes emportées au large
par les vagues…)

 ?

 ?

 ?

Vingt cinquième jour —

Je déplace quelques pierres
quelques galets

J’observe les îles, j’admire les lointains

J’imagine un pacte avec l’eau
qui elle seule sait certainement quelque chose du Monde

Dans ses méandres, ma colère s’est échappée

Je n’ai plus peur et je ne cours pas
ici et là
sans savoir quoi faire.

Trente troisième jour —

Un doute encore subsiste

Une question vaine

Pourquoi
mortelle parmi les mortels
alors même que tout devrait me sourire
suis-je envahie par cet insoutenable et atroce sentiment d’inutilité ?


°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

74 — (156) CLEVELAND, OHIO

J’ai choisi de me reposer ici
appuyé contre cet arbre qui me protège

Il est un guide

Et sa sève me nourrit

L’oreille contre le sol
j’écoute les vibrations de la Terre

Je suis le dormeur éveillé

Ainsi je protège la race des Hommes.


°°° °°° °°°

75 — (158) ELIZABETHVILLE, NORTH CAROLINA

Il y a déjà presque vingt ans
j’habitais encore à la ferme de nos parents dans l’Alabama

Je me souviens
deux hommes sont venus pour vivre avec nous
pendant quelque temps

Ils écrivaient beaucoup
photographiaient
et semblaient toujours absorbés, l’un comme l’autre
par des pensées fulgurantes

Ils observaient attentivement la terre
(ce qui est peu courant pour des gens de la ville)
tout comme notre manière de vivre

Le moindre détail semblait avoir pour eux de l’importance

Ils s’appelaient, je crois
James et Walker

Leur amitié
doublée d’une connivence peu commune
m’est restée en mémoire

J’ai aimé, en silence
les mains du photographe
sa démarche inquiète, fébrile, et sa façon unique de tenir le temps

Il était, à toute heure
affublé de cet étrange trépied qu’il installait devant notre maison
parfois dans la cuisine, dans notre chambre d’enfants
jusque dans la remise, le jardin et les champs

Cet homme respirait un enthousiasme intérieur brûlant

Je l’ai aimé
sans rien lui dire

J’étais très jeune
(il me regardait, bien sûr, comme une enfant)

Je n’avais aucune idée de ce que l’un comme l’autre étaient devenus
à vrai dire je les avais même oubliés
lorsque hier, par hasard, dans la vitrine d’une librairie
(j’ai enfin trouvé un petit emploi à Elizabethville)
j’ai reconnu
sur la couverture d’un grand livre
la photo de papa assis devant notre maison
avec en plus, inscrit à ses côtés, en lettres capitales
Let us Now Praise Famous Men.


°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

76 — (160) GLENDALE, CALIFORNIA

J’ai l’air d’un militaire, c’est vrai
et quelle que soit la discipline
j’en dépasse plus d’un

Plusieurs personnages sont en moi

À chaque saison je change de peau

Non pas que je veuille fuir la totalité de moi-même
(bien au contraire :
j’arrive ainsi à trouver un équilibre)

C’est là ma stratégie pour demeurer calme et invisible

Je n’ai rien à me reprocher

Pour l’instant
je crois que je suis à ma place

Voici la phrase tatouée sur mon bras —
— je la tiens de mon grand-père qui était, on me l’a appris récemment
de la tribu Maricopa :

Trébuchez et tombez sept fois, mais relevez-vous à la huitième [1]

Vous n’allez pas me croire
mais jamais je ne vous dirai vraiment qui je suis
ni qui je fus
encore moins qui je serai.


°°° °°° °°°

77 — (162) BELLE ISLE, DETROIT
&
78 — (164) DETROIT

(Cahier du photographe)

À une première lecture
je n’avais pas vu cette tête
infernale
quasiment décharnée et torturée par le vent

Je me souviens d’un Ancien (son nom, hélas, m’a encore une fois échappé)
qui disait, très justement :

Sous chaque visage se cache un amas de chair rouge [2]

Voulait-il nous faire peur ?

Si nous restons honnête et simple, en toute situation
peut-être sera-t-il enfin possible de cheminer en paix

La difficulté est que l’animal qui fraye en nous, souvent prend le dessus
sournoisement manigance
puis guide inflexiblement nos pensées tout comme nos agissements

Vers l’immonde

Nous avons été jeunes, nous avons été vieux
nous sommes des enfants, nous sommes des hommes
nous sommes des femmes
d’âge mûr
et nous voulons vivre
et nous voulons aimer
et nous savons, très tôt, que nous allons mourir

Il est encore temps de sortir !

Pourtant la scène encore une fois s’épaissit
grandit, enfle
et bientôt, tel un couperet
se rabat sur elle-même

Jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un petit Moi

Définitivement immobile.

°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

79 — (166) CHICAGO

Le sacrifice métallique
voici notre coque nouvelle
alliée à la vitesse et au rythme de ces images nombreuses
qui défilent

Ne nous gonflent-elles pas de force satisfaite ?

Les pécheurs (dont nous sommes)
s’imposent sans cesse d’incroyables masques pour en découdre avec leurs penchants
nécessaires, prétendent-ils
à la survie

Christ died for our sins

Suffit-il de présenter, de la sorte
—  et au grand jour —
un miroir impeccablement poli ?

Comme si, à bon compte
il était ainsi possible de se défaire de notre perpétuelle tendance à la vie nuisible !

Christ came to save sinners.


°°° °°° °°°

80 — (168) ANN ARBOR, MICHIGAN

Un arbre gigantesque

Chaque feuille
(il y en a des milliers) est une paume — elle respire
en suivant les accents sans cesse changeant de la lumière

Chaque feuille est au contact du Monde et vibre en réponse aux mouvements d’air

Les végétaux semblent vibrer
et respirer

Ils vibrent et ils respirent...

Les végétaux
comme tout être vivant
obtiennent leur équilibre en combinant la complexité chimique du ciel
et de la terre
à la force solaire

Humidité, chute perpétuelle de pollens, débris d’écorces et de branches
mousses au sol et sur les troncs
— substance —
ombres et couleurs croisées

L’hiver digère les feuilles

Voici le printemps
voici l’été

Et nous nous retrouvons sous les futaies

Et nous nous aimons
sans trop savoir quoi faire

Nous nous aimons, à cet instant, pour la première fois.


°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

81 — (170) RENO, NEVADA

La fraîcheur, pour l’éternité

Ne faut-il pas s’en rassasier et en demander, encore et encore ?

Nous nous devons, parfois, d’être aveugle

Lorsque enfin notre œil voit

Les êtres, par leur présence naturelle
sont déjà un sourire

De l’union, de l’éclair, de la fraîche évidence naît la vie

Nous nous devons d’être aveugles

En toute candeur

Ne l’avons-nous pas décidé afin de mieux voir ?


°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

82 — (172) INDIANAPOLIS

Notre passé nous appartient

À nous d’en faire quelque chose

Est-il utile de trop en savoir sur cette histoire ?

Et jusqu’à ce jour
avons-nous fait le bon choix ?

Ils disent : — Vous êtes des hommes de couleur !

Je réponds : — Vous, vous avez perdu votre couleur !

J’essaye d’être juste
ne vous fiez pas à mon déguisement, ni à celui de ma compagne
si belle

Mon grand-père
qui nous a quitté il y a déjà huit ans
(j’étais trop jeune et trop immature
pour, de moi-même, aller à son enterrement
— et j’en veux d’ailleurs à mon père de ne pas m’avoir obligé à être là)
me disait souvent
il était un grand lecteur :

Tu es une partie de la puissance de Dieu
à chaque instant, tu te transformes de mille façons et ne resteras jamais le même… [3]

Cette phrase, aujourd’hui encore
tournoie dans ma tête
lorsque j’emporte mon aimée sur les routes
fier, comme un adolescent (j’ai pourtant déjà 34 ans)
de m’enfuir avec elle

Je ne sais pas si je crois en Dieu

Cette question est mal posée et restera toujours mal posée —

Autre chose : je n’ai rien à voir avec tous ces imbéciles qui me prennent pour un vainqueur
ou pire, un conquérant

J’essaye simplement d’être juste avec moi-même
plutôt que de trafiquer
inutilement

Lorsque la route est droite
je file droit
(et je suis rapide)

Lorsque arrivent les virages
je ralentis
et je les aborde avec souplesse.


°°° °°° °°°

&

Robert Frank - © Delpire éditeur

83 — (174) U.S. 90, TEXAS

(Cahier du photographe)

J’aime le Monde, j’aime la nature
et je respire
dans la mesure du possible
avec le dehors

À pied, en voiture
(seul ou en famille)
assis en ville, au café, sur cette simple chaise
parfois sur une roche
là-haut
dans la montagne
ou encore à l’orée des forêts

La lumière de l’aube paraît

En marche !

J’ai rencontré beaucoup d’hommes, j’ai croisé de nombreuses femmes

J’ai souvent été emporté par l’agilité — insupportable — de la colère
et comme tous, comme toutes
j’ai été pris à la toile d’une telle complication

Malgré tout, en acceptant les choses telles qu’elles sont
j’ai réussi, petit à petit, à m’en échapper

J’ai exploré, à ma manière
une cité semblant florissante — ses racines infinies suçaient un sol jonché de détritus

J’ai observé le regard d’êtres hybrides et voraces
jaunes, blanc, noirs
tous issus, pourtant, d’une même race
— amis ? Ennemis ? —
qui tournoyaient en une multitude de cercles et ne voulaient pas se croiser

Ils se battaient parfois jusqu’au sang pour un maigre morceau de terre

Aussitôt rassasiés, ils disparaissaient

À l’inverse, ces autres, foncièrement heureux
(peut-être faudrait-il dire : sans illusion nécessaire)
semblaient traverser le fleuve comme si de rien n’était

Je suis né libre de vivre ici

Plutôt que de me plaindre et de larmoyer
et ce, jusqu’à m’abrutir en me faisant croire qu’il existe une cause à tout ça
j’ai choisi de faire des images
d’affronter le réel — pleinement —
de le partager, à ma façon, tant bien que mal
en essayant d’être au plus proche du vivant

Et surtout, de rendre vivant

Aujourd’hui je continue ma route
attentif à moi-même

Face au vent qui lui seul gonfle mes veines
et m’ouvre à un espace encore et toujours plus grand

Essayant d’être en accord
ici et maintenant
avec ces quelques lignes de lumière qui, à jamais
m’accompagnent

Lorsque l’on me demande : — Pourquoi fais-tu toutes ces images ?

Je réponds : — Parce que je suis vivant. [4]

—  — — —
Fin.

…/…

P.-S.

UNE photographie — UN poème / © Lionel Marchetti (2016) & toutes les photographies : Robert Frank - © Delpire éditeur

Notes

[1Jocho Yamamoto (1659-1719) in Hagakuré, le livre secret des Samouraïs, trad. De M. F. Duvauchelle, éd. d’eau Maisnie, Guy Trédaniel, SIAM, 1984, p. 43

[2Lin Tsi - (Rinzai)

[3Mawlana Jalal-ud-Din Balkhi-Rumi / Rûmi, cité par Abdelmajid Benjelloun, in Rûmi, ou une saveur à sauver du savoir, éd. William Blake & co., 2009, p. 57

[4Robert Frank, cité par Gil Pressnitzer, in Robert Frank, Le miroir sans tain de la vie de tous les jours, espritsnomades.com, p. 1

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