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De l’algue à la vague — petit alphabet de la nature 

mercredi 20 novembre 2013, par John Cowper Powys (1872-1963)

ALGUE

En réalité, je n’aime pas les cours d’eau à leur embouchure. A mes yeux ils ont toujours quelque chose d’un peu sinistre ; ils ressemblent, avec leur étrange nature amphibie, au rejeton monstrueux d’un accouplement hors nature ! Les poissons de mer se mêlaient aux poissons de rivière dans l’Arun, mais ce phénomène me faisait seulement regretter les vandoises qui étincelaient dans les eaux pures de la Wissey. J’étais surtout choqué de voir de vieux bouts d’algues flotter à la dérive, à jamais entrainés en avant, en arrière, en avant, en arrière, par la marée montante ou descendante. Je trouvais quelque chose d’infiniment triste dans ce flux et reflux incessant. Ces mouvements irréversibles de la marée prenaient à mes yeux l’allure d’un Éternel Retour effroyable et un singulier sentiment de désolation finit par se dégager pour moi de ces bouts d’algues condamnés sans appel. [1]

ARBRE

Le long d’un ruisseau qui coule près de ma maison, il y a un sentier sur lequel pousse un saule énorme et extrêmement vieux. Je lui ai donné un nom mystique, je l’appelle « l’Arbre Sauveur » et, à tous ceux qui pourront trouver dans leur voisinage un arbre du même genre — il n’est pas absolument nécessaire que ce soit un saule — , je recommande l’usage que je fais du mien. Mon arbre a ceci de particulier qu’il suffit de toucher son tronc lié à la terre pour que s’opère un transfert des misères du névrosé. L’arbre les accepte toutes, les absorbe toutes dans sa vie magnétique, et elles perdent le pouvoir de tourmenter. Bien sur, nous n’arrivons à vivre, tous autant que nous sommes, que grâce à notre pouvoir d’oublier. C’est là le don suprême de la Nature. « Vivre selon la Nature », c’est posséder le pouvoir d’oublier. [2]

CARDAMINE DES PRÉS

Oui, depuis que le sentiment de la nature s’est fait jour en moi, je les vois, les cardamines des prés, comme des fleurs éphémères et fantaisistes qui ne se montrent que timidement et pour se faner bien trop vite, alors que les herbes, les mousses, les crosses des fougères sont encore pleines de sève fraîche, mais qui poussent toujours, tant qu’elles durent, aux endroits où il y a le plus de rosée et ou débordent les cours d’eau. Écloses dans les aubes glacées, en des lieux sauvages et humides, les cardamines des prés sont les plus pâles, les plus froides, les moins lascives, les plus hyperboréennes, les plus romantiques, les plus évocatrices d’Ophélie de toutes les fleurs de notre île. [3]

II revint sur ses pas avant d’avoir atteint le pont et nota avec satisfaction, sur le chemin du retour, que les cardamines des prés étaient en fleurs le long des fossés. « Ce sont elles, se dit-il, et nulle autre fleur, qui sont les symboles de Durnovaria ! En elles sourd la magie du plus timide, du plus pur secret de la Nature ! Elles sont imprégnées du froid, des transparences et des brumes ondoyantes de l’aube ; et le mauve pâle de leurs pétales veloutés ressemble plus aux effluves enchantés des souvenirs d’enfance qu’à une vraie couleur ! Elles ont toujours l’air d’être vues à travers la bruine, à travers la pluie, à travers l’eau. Si j’étais mort depuis longtemps et revenais soudain à moi dans l’Hades pour décrire les enchantements de la vie sur la terre, ce serait les cardamines des prés qui les premières s’élanceraient vers mon esprit ! Elles ont toute l’herbe des prairies pour feuillage et toute la rosée des matins pour fraîcheur. Elles me font penser aux coquillages de la mer... » [4]

CHÉLIDOINE

Comme ils traversaient la prairie, les deux hommes étaient suivis par les notes hardies, aiguës, du chant d’un oiseau perché dans les jardins du château de Frome — d’une grive très certainement. Mais Dud, en écoutant chanter cet artiste intrépide, pensait que la chélidoine qu’il venait de voir dans le fossé percevait un secret qui la rapprochait de ce jour nébuleux de la Chandeleur et qu’ignorait le chant plein d’entrain de la grive où éclataient des accents de bravade — de bravade astucieuse même — ou chaque note faisait si délibérément l’éloge de la vie, exprimait un stoïcisme si conscient, que Dud le trouvait en désaccord avec un jour qui hésitait entre l’hiver et le printemps comme une âme entre deux mondes. Le frileux bouton de fleur vert-jaune qui, à travers l’obscurité, poussait vers l’éclosion une pointe si frémissante et si pâle, avait bien plus d’affinité avec le mystère de ce jour que le défi musical lancé à voix claire. L’oiseau bravait un hiver qui ne s’en était pas allé encore, il triomphait en un printemps qui n’était pas encore venu ; mais pour les sens exigeants de Dud, quelque chose manquait à ces sons courageux filés à plein gosier. Pour lui, ce jour recelait un élément qui, de façon poignante, le vouait à l’échec, aux épanouissements manqués, aux petites mesures, aux lisières étroites, aux signes effacés aussitôt qu’entrevus, aux inassouvissements et aux frustrations. Rien, sauf le bouton pointu, d’un jaune maladif, de la chélidoine n’aurait pu rendre sa frêle image tandis qu’il se reflétait, ce jour seulement à moitié né, dans l’air et dans la brume. Quelque chose dans la précocité aux pâles couleurs du bouton de chélidoine évoquait des limbes peuplés par tous les végétaux dont la naissance en ces lieux avait été enrayée et qui renouvelaient leur appel à la vie par de tendres supplications exemptes de reproches. [5]

CORBEAU

Les corbeaux solitaires attardés croassaient en suivant leurs compagnons qui volaient des champs labourés de la vallée jusqu’aux arbres du Grand Tertre d’Antiger, et la voix des freux devint la voix de la nuit elle-même, cette grande entité primordiale et ailée, chargée de douleurs et pourtant invincible, dolente et pourtant consolatrice, pleine de chuchotements et de murmures, de prémonitions et de souvenirs, en laquelle le commencement des choses avance vers leur fin et la fin des choses revient vers leur commencement. [6]

ESCARGOT

Son œil surprit un gros escargot gris qui,les cornes tendues, montait le long des planches goudronnées du hangar. Il venait de quitter une pâle feuille de bardane qui s’étalait contre la bâtisse et à laquelle sa bave adhérait encore. La pensée de Wolf bondit vers les milliers de milliers de coins tranquilles, derrière des dépendances, des appentis, de vieilles meules de foin, des granges, des hangars, ou d’autres escargots gris vivaient et mouraient en paix, couvrant les bardanes, les orties et les potentilles de leur bave habituelle ! Combien de fois avait-il passé rapidement devant ce genre d’endroits en les regardant à peine ! Et pourtant leurs souvenirs conjugués le réconciliaient mieux avec la vie que tous les parterres fleuris... [7]

GEL

Le grand gel que Rook avait tant désiré finit par survenir. Et le matin de la veille de Noël, il figea tous les abords de la Frome dans une rigidité nue, captive de l’acier. La longue dissolution des feuilles touchait à sa fin. Sauf quelques houx sur la route de Tollminster et la rangée de sapins sur la Crête du Héron on aurait pu croire que le règne végétal si prodigue d’ombre n’avait jamais existé sur la terre. Bruns et gris, gris et bruns, les buissons dépouillés, les branches squelettiques jaillissaient du sol désert mordu par le gel. Dans les trous, les crevasses, les terriers, sous les racines, au fond des étangs, dans les tunnels infimes des vers, certains petits riens informes qui avaient vibré jadis sous le soleil, la lune et les vents, demeuraient cachés, oubliés, anéantis. Chez tous ceux qui préféraient la forme des objets à leur couleur, cette métamorphose provoquait une véritable extase ; il en était ainsi de Rook, qui goûtait un plaisir indicible de chaque heure au cours de ces journées comme prises dans du fer. Le puritanisme inhérent à sa nature répondait en exultant à cette saison morne et fixe. Tout son être éprouvait un apaisement silencieux et magique à voir la silhouette opaque du monde se profiler dans le gris, les matins brefs, sombres, pétrifiés, devenir soudain des soirs obscurs, glacés, battus par le vent, et les heures de midi chassées du cadran du jour. [8]

GIVRE

Avant la fin du jour, quelque chose changea visiblement dans la texture terne et décolorée du temps. Les flaques des chemins se transformèrent peu à peu en glace pourrie. Une mince couche de givre se figea sur les mares et les fossés des prairies. Des dessins pareils à des hiéroglyphes apparurent dans la boue des sentiers écartés. Au sommet des taupinières fraîches, se croisaient des empreintes plissées qui trahissaient des passages plus impalpables encore que des pattes de souris ou d’oiseaux, des trainées d’escargots ou de vers de terre. Les feuilles mortes qui s’étaient mollement amassées à l’entrée des vieux terriers moussus, ou sous les champignons à l’orée des bois, étaient maintenant soudées par un mince filigrane d’une substance blanche et cassante comme un métal qui tinte. Les filaments de brume suspendus aux roseaux jaunes au fond des fossés se durcissaient en frêles glaçons. Et les oiseaux chétifs gonflaient leurs plumes, sautillant ici et là en quête d’un abri pour la nuit. Un peu partout, se faisaient entendre des frémissements, des resserrements et des craquements légers, tandis que la croûte de la planète s’abandonnait à la contraction immobile, crissante et cristalline du gel. [9]

HÉRON

Ensemble ils se penchèrent pour voir derrière la hutte de roseaux. Et Perdita fut frappée d’un tel émerveillement qu’à son tour elle pressa contre elle la main de son compagnon. Leur tournant le dos, là, sur une touffe d’herbe, une patte repliée sous son aile, son bec immense en suspens au-dessus d’une flaque d’eau miroitante, immobile, se dressait un grand héron gris. Perdita se sentit pénétrée d’un plaisir indicible. Elle n’avait de sa vie rien vu de pareil ! Le charme qu’elle subissait était complété par la mélancolie, la désolation de ces terres marécageuses et sombres qui faisaient toile de fond, par la joue pâle, les cheveux roux ardent du profil au-delà duquel elle contemplait le grand oiseau, par ces doigts qu’elle pressait contre elle. Pour exprimer avec des mots ce qu’elle ressentait en ce moment elle aurait été bien embarrassée ; mais lorsque le héron, au bruit, eut-on presque pu croire, des battements de ces deux jeunes coeurs, déploya toutes grandes ses ailes immenses et prit son vol pour disparaître au-dessus des fossés, Perdita sentit monter en elle, en même temps qu’un tremblement délicieux et terrible, un sentiment qui parfois lui venait lorsqu’elle songeait a la mort — ce point final, cette délivrance, cette grande évasion. [10]

JACINTHE

Les yeux de Wolf plongèrent une fois de plus dans les profondeurs aux ombres vertes du bouquet de la mi-été. Ses primevères pâles semblaient se balancer dans le vent au-dessus de leurs feuilles gaufrées, comme à l’endroit où elle les avait cueillies, parmi les pierres du sous-bois et la végétation spongieuse de leur habitat naturel. Les tiges grasses des jacinthes, si gonflées d’une sève verte sous leurs lourdes corolles, semblaient l’entraîner en esprit vers l’ombre des noisetiers où elle les avait trouvées. Elles aussi étaient une part de l’embarras de la jeune fille ; elles aussi, avec la verdure fraîche des lychnis rustiques, étaient l’essence même du secret, cet « instant suivant » qui flottait maintenant dans l’air autour d’eux avec les grains de poussière, narquois, inviolé et virginal. [11]

LAC

Le ciel était couvert, mais d’une masse si magnifique de « vapeurs assemblées » que Wolf ne l’eut pas souhaité autrement. Des nuages translucides y couraient, qui semblaient voguer comme les plumes éparpillées d’énormes albatros sur une mer d’un blanc de perle, et derrière ces vagabonds légers s’étendait l’océan de lait sur lequel ils flottaient. Mais cela même n’était pas tout, car, çà et là, des dépressions, des golfes éthérés semblaient s’ouvrir dans la blancheur floconneuse de cet océan, et on y apercevait une brume d’un jaune pâle, comme si l’air tout entier reflétait des millions de jeunes primevères ! Et cette vaporeuse luminosité n’était pas encore l’ultime révélation de ces cieux voilés. Semblable à l’entrée de quelque voie triomphale de l’éther, dont les dalles aériennes n’étaient pas couleur de poussière mais de turquoise, en un seul point au-dessus de l’horizon on voyait le ciel bleu. Dominant à la fois la blancheur transparente et le jaune vaporeux, planant au-dessus des marais de Sedgemoor, ce céleste seuil de l’Infini semblait à Wolf, qui s’avançait vers lui, être l’entrée de quelque dimension inconnue où il n’était pas impossible de pénétrer ! Bien qu’elle fût en réalité l’arrière-plan de tous les nuages d’alentour, cette incroyable flaque bleue semblait mystérieusement plus proche qu’eux. On eût dit une rade ou les eaux de la Lunt pourraient se jeter. Wolf avait l’impression qu’il lui serait possible d’y plonger les mains et de les en sortir pleines à déborder de 1’essence meme du bonheur. Entre Wolf et cette tache bleue s’allongeait maintenant le tronc d’un gros saule penché, couvert, comme par une brume d’un vert liquide, de ses innombrables rameaux chargés de bourgeons. II semblait attiré par les eaux de la Lunt, et les eaux de la Lunt semblaient se gonfler un peu dans une attraction identique. Et, à travers les bourgeons verts de ce tronc couché, la tache bleue semblait plus proche que jamais. Ce n’était pas l’orée d’une grande route, de quelque voie éthérée, comme il l’avait imaginé tout d’abord. C’était en réalité un lac d’une insondable eau bleue ; un lac dans l’espace ! Tandis qu’il regardait, les bourgeons verts devinrent autour de ses rives bleues comme une mousse vivante, et un grand fragment de ciel qui se penchait vers elles devint un centaure au poil fauve qui, sa tête humaine inclinée sur son corps de bête, se désaltérait de cette eau pure. Wolf s’immobilisa brusquement et contempla ce qu’il voyait, tandis que peu a peu ce qu’il voyait devenait ce qu’il imaginait. C’était cela qu’il voulait ! C’était cela qu’il recherchait ! La terre brune était le centaure fauve, et si le monde autour de lui était si vert, c’était que toutes les âmes vivantes, celles des brins d’herbe, des racines d’arbres, des roseaux sur la rivière, buvaient elles aussi l’immensité bleue par cette grande bouche d’argile. [12]

LUNE

Les étranges hiéroglyphes inscrits sur la face de la lune semblaient sur le point de lui révéler, à lui seul parmi tous les humains, un des secrets de l’univers. Alors qu’il le contemplait, l’immense disque d’argent se fit plus proche, plus grand, plus brillant. Cessant d’être un satellite de la terre, le simple miroir d’un soleil invisible, il devint un lac circulaire et lumineux qui l’attirait vers lui, qui l’attirait en lui. Le ciel bleu-noir autour de la lune devint un rivage à la pente glissante, sans aucune saillie, aucune lézarde à laquelle Rook pût s’agripper : rien qui arrêtât sa chute rapide, fatale, totale, dans ce gouffre magnétique ! II eut mal a force de renverser la tête, mais ses doigts ne lâchèrent pas le parapet. Un oiseau nocturne déployant son vol concentrique au-dessus de lui aurait confondu son visage avec une parcelle inanimée de blancheur, dressée là comme un signe dans la nuit. Rook demeurait immobile, ensorcelé. Et une étrange correspondance s’établit entre le visage blême qui regardait la terre et le visage blême qui regardait le ciel. [13]

MARÉCAGE

Les marécages étendaient leur désolation ininterrompue (qui sur Perdita exerçait un grand charme), couverts, au ras du sol, par des plantes aux feuilles glauques, aux tiges rouges, avec, çà et là, des espaces dépourvus ou presque de végétation. Le long du fossé noir qui séparait la Tourbière de la grand-route poussaient, par plaques, de minuscules plantes amphibies, sortes d’algues enracinées, aux tiges limoneuses, salées, poisseuses, offrant un contraste très perceptible avec une végétation de sable plus sèche, plus haute, avec des silènes et des œillets de mer qui, en dépit de la saison, grâce à quelques pétales flétris et à des tiges restées droites, bravaient encore « des cieux les emportements ». [14]

MARÉE

« La marée montante, la nuit, c’est quelque chose ! » songea-t-il et il se mit à imaginer les eaux en train d’entraîner jusque dans le port toutes sortes de gros poissons qui ne quittaient jamais les profondeurs, sauf quand la mer battait son plein la nuit, et toutes sortes d’algues — des algues rouges du rouge de ces feux de bord dont les reflets miroitaient dans les eaux noires, rouge sang comme cette mèche d’elfe sur le front de Larry (chandelle à la lueur de laquelle Perdita s’était mise au lit), rouge sang comme le crâne du Bouledogue fendu par le gros galet ! Quels gros poissons devaient nager en ce moment ! Se laisser porter, bien tranquilles, avec de mols mouvements de nageoires et des tortillements de queue, sous ces eaux noires où miroitaient des taches couleur de sang ! Comme elles miroitaient, miroitaient, ces taches ! La marée montante la nuit ! Ah ! que de soirées humides il avait passées à la regarder tourbillonner, déferler, se gonfler, battre son plein contre le limon vert, glissant, de cette pierre du quai ! Toujours elle l’avait remué au plus profond de lui-même. Ces entrelacs d’écume — d’un blanc si livide dans cette obscurité tachée de lueurs — il les imaginait dans les lointains du grand large, fendus par les proues des vaisseaux à la dérive, projetés contre les flancs des baleines qui « à coup d’épaules se fraient un chemin dans la mer », moussant au-dessus du hoquet d’agonie des noyés, se reformant sur le naufrage de trésors inestimables a l’instant engloutis ! La marée montante la nuit ! [15]

MÉDUSE

Je suppose que pour moi l’existence idéale, en dehors des limites humaines, serait celle d’une méduse heureuse, irisée, épanouissant son corps ensoleillé par une tiédeur placide au fond d’un bassin de pierre, ne blessant personne et n’étant blessée par rien — et vivant entièrement pour la sensation. A part l’existence de la méduse, j’envie celle du Bison des Prairies. Les lézards du désert me paraissent aussi enviables ; et il y a beaucoup à dire, à mon sens, du rôle innocent joué dans la confusion de la vie par le lichen sur un pommier, ou par la mousse sur les racines d’un orme. [16]

MER

Parvenus à l’extrémité de cette plate-forme, le Caboteur et Perdita se trouvèrent sur un sol qui ressemblait, tant il était uni, au plancher d’une salle de bal pour ondines ou à la pierre tombale de quelque dieu marin. II était brun foncé, piqueté de lichens tirant sur le jaune, rendu rugueux en certains endroits par des mollusques vivants qui s’y incrustaient solidement et par des coquilles fossiles minuscules dont les occupants avaient péri des millions d’années auparavant. Au pied du promontoire les eaux vert sombre se chevauchaient, écumaient, gargouillaient et au-delà de la Barre (la mer, à la Pointe, subissait des influences autres que celles de la température du jour) elles s’enchevêtraient sans cesse en courants, tourbillons, maelstroms. C’était un de ces endroits où la nature pousse si loin un effet de contraste qu’elle laisse supposer une intention sublime, car à l’immobilité absolue qui régnait sur cette étendue rocheuse, de six mètres sur trois environ, correspondait l’absolu du mouvement perpétuel déchaîné par les flots. Debout sur cette plate-forme, l’homme se sentait rivé par la loi de la gravitation aux soubassements mêmes de la planète, pendant que les remous impétueux des eaux lui révélaient l’existence de trous béants par ou le chaos originel continuait ses éruptions. [17]

MOUSSE

Il y a dans la nature de la mousse quelque réticence religieuse. Elle ne se glorifie pas de sa beauté, de la variété infinie de ses formes ; on ne les remarque qu’en les observant avec soin. Le velours de sa verdure, végétation des tout commencements, écume sombre exsudée par les pores de l’épiderme de la terre mère, couvre de son tissu fantôme toutes les pierres, tous les rochers ou rocailles, tous les toits des masures ou ruisselle la pluie, ou scintille la rosée. La magique douceur de sa présence afflue en marge de tous les rêves humains qui ont pour décor les paysages de l’Ouest. Les souvenirs d’enfance en sont remplis ; les vieux villageois du Somerset s’en font un vague et sombre vêtement contre le froid de la tombe ; et lorsque ceux qui sont cloués au lit rêvent misérablement de la vie qui s’écoule au dehors, c’est la profonde mousse humide, détrempée de pluie, parsemée de champignons rouges, de feuilles mortes et de fils de la Vierge, qui nourrit la nostalgie de leurs songes. [18]

NEIGE

Netta avait si rarement vu la neige sur la campagne qu’elle éprouva comme un effroi sacré tandis que ses pas défloraient la blancheur plumeuse qui recouvrait tout. Seule une charrette avait franchi le portail depuis que s’était abattue la tempête de neige. Mais sauf cette trace, tout était demeuré virginal et sans tache. La pureté de la neige nouvellement tombée révélait la souillure de toutes les diverses choses infimes qui se dévoilaient dans leurs bruns ou leurs jaunes impudiques et paraissaient étrangement déchues, comme si la nature les avait rejetées dans un accès de dégoût. [19]

NOISETIER

Juste au-dessous de Court House, à la lisière du Weald, il y avait un merveilleux bois de chênes, de noisetiers, d’ormes et de hêtres. Il s’appelait (ce nom aurait plu a Walter de la Mare) le Bois de Waringore. Je m’y rendais presque tous les jours. Je pénétrais jusqu’à son centre où je trouvais un étroit sentier moussu, jonché de graviers, de brindilles, de vieilles feuilles mortes, piqueté en automne de fausses oronges écarlates et au printemps de violettes blanches. Peut-être la promenade quotidienne idéale serait-elle pour moi celle qui se déroulerait pendant 3 ou 4 miles, en terrain absolument plat, dans le sentier étroit d’un bois de noisetiers. Je me souviens très nettement de m’être dit, en suivant le sentier du Bois de Waringore, que, quels que soient les événements de ma vie, pouvoir contempler cette mousse verte, ces brindilles desséchées, ces champignons tachetés de sang offrait une compensation suffisante au fait d’être né sur cette planète dévastée par le souffle de la cruauté. [20]

OOLITHE

Ses vieux murs et ses vieux toits gris apparaissant plan après plan, l’Île à Dos d’Écaille avait l’air de tirer sur sa longe dans la lumière vaporeuse et limpide de l’après-midi, de tendre de plus en plus l’amarre gigantesque de pierres transparentes, d’agate et de cornaline, qui la liait à la côte. Dans cette lumière d’enchantement l’énorme bloc calcaire n’avait pas l’air d’être implanté dans la terre ferme. Il avait l’air de voguer comme les navires de guerre du port sur des abîmes d’eau opalescente. Le Caboteur avait l’impression que cette masse prodigieuse d’oolithe flottait bel et bien, ce jour-là, dans ce calme translucide, et même qu’elle ne se contentait pas de flotter, qu’elle avait envie de mettre à la voile, de prendre le large, de partir naviguer sur cette mer tranquille. [21]

RIVIÈRE

C’est en longeant la rive d’un petit affluent, couverte de soucis d’eau, qu’ils étaient arrivés à la rivière. Gerda était si impatiente d’entendre le plongeon d’un rat d’eau qu’elle ne faisait pas attention aux grandes corolles jaunes, dressées dans un fouillis de tiges épaisses, humides et boueuses, et de feuilles lustrées. Mais Wolf vit surgir de ce fossé, comme un troupeau invisible et impétueux de chevaux aériens aux crinières flottantes, une ruée d’anciens souvenirs. C’était indescriptible ! Indescriptible ! Il revoyait des courses folles sous la pluie, sous des bancs de nuages noirs, des randonnées le long de vieilles lagunes et d’estuaires abandonnés, sur les sentiers trempés et solitaires de la lande, ou encore près des roselières pleines de soupirs, des mares mélancoliques des carrières et des fondrières aux mousses livides. Indescriptible ! Mais ces souvenirs-là, il le savait depuis longtemps, étaient l’essence même de sa vie. Aucun événement n’y tenait autant de place qu’eux. Aucun être ne lui était plus sacré. Ils étaient ses amis, ses dieux, sa religion secrète. Comme un botaniste dément, un chasseur de papillons fou, il recherchait ces végétations impalpables, ces vagabonds farouches, et les conservait en mémoire. Dans quel but ? Sans le moindre but. Et pourtant ces choses étaient liées d’une façon mystérieuse à la fatalité mythique qui le poussait toujours en avant. [22]

SABLE

Les grandes délices des mois passés à Weymouth, délices qui devaient se renouveler à chacun de nos retours dans cette ville, consistaient à creuser avec une pelle de bois des trous dans le sable humide du bord de la mer. Ô quel plaisir profond, quel tremblant, quel frémissant plaisir c’était de suivre des yeux le flot d’eau salée qui se déversait dans un estuaire que vous lui aviez vous-même préparé ! Quel commentaire sur le sort des mortels, le fait qu’une activité proverbialement aussi vaine que celle qui consiste à creuser dans le sable marin — exemple irréfutable de l’effort inutile — s’accompagne de pareils transports de bonheur alors que c’est à peine si nous pouvons supporter la vue des travaux utiles et durables péniblement exécutés par nos mains ! La sensation éprouvée quand la mer fait à la fin bel et bien irruption entre nos rives de sable qui, sous le flux de longues vaguelettes, blanchissent, cèdent, s’enfoncent, s’aplatissent, sont invinciblement déformées, arrondies, réduites à l’état de limon... et le sable que nous avons amoncelé se met à glisser de plus en plus, de plus en plus, jusqu’à ce qu’il ne reste rien que la surface lisse offerte par le sol à la mer depuis des milliers d’années... [23]

TERRE

Avec la senteur des bois et des prés entrait aussi cette saveur âcre et pénétrante que dégage la sueur de la mort, car des millions et des millions de feuilles mortes se désagrégeaient dans leur retour à la chair de la Grande Mère endormie. C’était une de ces journées qui agissent particulièrement sur les nerfs des femmes, peut-être parce que la passivité et l’inertie de la terre, en ces jours de jachère, où elle git, gravide, moribonde mais magnétique, figée mais fertile, répondent à une de leurs humeurs les plus secrètes. La terre inculte et immobile avait sombré, s’était comme réfugiée en elle-même, à des profondeurs inférieures où, inaccessible à la chaleur génératrice du soleil, elle possédait pourtant une vie mystérieuse. A peine consciente de la systole et de la diastole de son faible souffle, du battement souterrain de ses pulsations étouffées, la vaste campagne gorgée de pluie paraissait, au cours de ce calme solstice d’hiver, goûter mystérieusement l’extase de sa propre langueur virginale, de sa paix profonde, comme « l’épouse encore inviolée du Silence ». [24]

VAGUE

La mer ne laissait pas entamer son individualité : de toute l’énorme masse visible de ses eaux elle restait la mer, entité triomphale, gouffre insatiable en dépit de la fougue que mettaient les vagues à imposer leur caractère individuel. Chaque vague était, en somme, toute la mer en raccourci tandis qu’elle courait à l’assaut des pentes de la plage comme pour repousser la frange des galets ; chaque vague clamait dans toute son ampleur le mystérieux acharnement de l’antique ennemie de la terre. [25]

P.-S.

La source de ce petit alphabet — dont les extraits sont puisés dans les romans ou l’autobiographie — est la revue Granit qui consacra un numéro double à John Cowper Powys en 1973 (n°1/2 automne/hiver). Épuisé, ce numéro est accessible sur archive.org. Parmi les contributeurs : Henry Miller, George Steiner, Jean Wahl, Gaston Bachelard, Philippe Jaccottet, Jean Markale, Kenneth White.

Photographie : Régis Poulet.

Notes

[1Autobiographie. Traduit par Marie Canavaggia. Gallimard, 1965, p. 296.

[2Autobiographie. Traduit par Marie Canavaggia. Gallimard, 1965, p. 587.

[3Autobiographie. Traduit par Marie Canavaggia. Gallimard, 1965, pp. 37-38.

[4Camp retranché. Traduit par Marie Canavaggia. Grasset, 1967, pp. 194-195.

[5Camp retranché. Traduit par Marie Canavaggia. Grasset, 1967, pp. 136-137.

[6Wolf Solent. Traduit par Suzanne Netillard. Gallimard, 1967, p. 654.

[7Givre et Sang. Traduit par Diane de Margerie et François Xavier Jaujard. Le Seuil, 1973, p. 55.

[8Givre et Sang. Traduit par Diane de Margerie et François Xavier Jaujard. Le Seuil, 1973, p. 90.

[9Givre et Sang. Traduit par Diane de Margerie et François Xavier Jaujard. Le Seuil, 1973, p. 124.

[10Les Sables de la Mer. Traduit par Marie Canavaggia. Plon, 1958. Le Livre de Poche, pp. 197-198.

[11Wolf Solent. Traduit par Suzanne Netillard. Gallimard, 1967, p. 252.

[12Wolf Solent. Traduit par Suzanne Netillard. Gallimard, 1967, pp. 152-154.

[13Givre et Sang. Traduit par Diane de Margerie et François Xavier Jaujard. Le Seuil, 1973, pp. 27-28.

[14Les Sables de la Mer. Traduit par Marie Canavaggia. Plon, 1958. Le Livre dePoche, p. 191.

[15Les Sables de la Mer. Traduit par Marie Canavaggia. Plon, 1958.

[16Confessions de deux frères, Le Livre de Poche, pp. 66-67. Traduit par Diane de Margerie.

[17Les Sables de la Mer. Traduit par Marie Canavaggia. Plon, 1958. Le Livre de Poche, pp. 406-407.

[18A Glastonbury Romance. Traduit par Dominique Aury et Geneviève de la Gorce. N.R.F., février 1968.

[19Givre et Sang. Traduit par Diane de Margerie et François Xavier Jaujard. Le Seuil, 1973, p. 103.

[20Autobiographie, Traduit par Marie Canavaggia. Gallimard, 1965, p. 264.

[21Les Sables de la Mer. Traduit par Marie Canavaggia. Plon, 1958. Le Livre de Poche, p. 397.

[22Wolf Solent. Traduit par Suzanne Netillard. Gallimard, 1967, pp. 107-108.

[23Autobiographie. Traduit par Marie Canavaggia. Gallimard, 1965, p. 57.

[24Givre et Sang. Traduit par Diane de Margerie et François Xavier Jaujard. Le Seuil, 1973, p. 79.

[25Les Sables de la Mer. Traduit par Marie Canavaggia. Plon, 1958. Le Livre de Poche, p. 19.

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