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LUMIÈRES DE SUD… — 3/4 

(cahier du photographe)

vendredi 27 janvier 2017, par Lionel Marchetti

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LUMIÈRES DU SUD…
(cahier du photographe)

83 poèmes…
 
…en suivant
83 photographies de Robert Frank
toutes tirées de son livre
 
LES AMÉRICAINS
THE AMERICANS

1958, 1985, 1993 pour les photographies de Robert Frank
& Delpire Éditeur, 2009

N.b. le titre de chaque poème de Lionel Marchetti correspond à la légende de chaque photographie originale de Robert Frank ; l’ordre chronologique du livre est respecté ; lorsqu’une photographie est par contre ici absente — une cinquantaine de photographies sont reproduites sur les 83 de l’édition originale — il sera possible de s’en référer directement à l’édition Delpire de 2009 et, dans tous les cas, le titre du poème correspondra à la légende de l’image comme il est noté dans la table des légendes située en fin d’ouvrage.

(Avec l’aimable autorisation des éditions © Delpire éditeur)

—  — —

…en 1955, Robert Frank obtient une bourse de la fondation Guggenheim.
Il parcourt les États-Unis avec son Leica, pendant deux ans, au volant d’une voiture achetée d’occasion, parfois avec sa femme et ses enfants.
Il prend des milliers de photographies.
Il choisira 83 images pour composer son livre Les Américains...

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LUMIÈRES DU SUD…
(cahier du photographe)

2011- 2016

TROISIÈME SÉRIE - 3/4
poèmes (& photographies) 41 à 59

« J’ai vu ce que c’était
la lumière a vu la lumière,
un feu de paille.
 »
Allen Ginsberg

« À Robert Frank je passe le message : quels yeux !  »
Jacques Kerouac

« Pourquoi fais-tu toutes ces images ?
Parce que je suis vivant.
 »
Robert Frank

Robert Frank - © Delpire éditeur

41 — (90) BUTTE, MONTANA
&
42 — (92) SANTA FE, NEW MEXICO

L’échiquier est en feu, c’est un fait
et les multiples enjeux, observés à une échelle plus grande
brisent définitivement notre espoir d’un équilibre basé sur l’échange, le partage
plutôt que sur l’unique profit

Est-ce vraiment nouveau ?

Existe-il une formule ?

Et quel sens donner à tout ça ?

Si c’est d’un Monde dont nous avons besoin
(au delà du mythe, au-delà d’une religiosité satisfaite et bien trop dangereuse
et dépassé ce rapport à la Terre uniquement considérée comme un réservoir de matières premières)
ce monde est à la traîne

Mais un tel monde a-t-il jamais existé ?

Qu’en est-il, aux yeux de tous, de l’ordre profond des choses ? [1]

L’échiquier est en feu

Pour l’enrichissement de quelques-uns
main dans la main avec leurs frères et sœurs manipulateurs
et ce, quel que soit leur rang
quelle que soit l’époque
quel que soit le territoire

Nous en profitons tous
à notre manière
c’est vrai

Aveuglés, hélas, par quelques jouissances immédiates —

—  et l’immonde s’accumule.


°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

43 — (94) NEW YORK CITY

Une divinité tonitruante est parmi nous

Venue pour sévir jusque dans les soubassements de la cité

Une entité noire s’en échappe

Est-ce un organisme échoué
qui aurait trouvé, dans ce bar miteux, un peu de substance ?

Un œil se pose sur le monde et tranche
définitivement
l’espace et le temps

Un œil accusateur
—  comment cela est-il possible ? —
ici-même
se manifeste.

°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

44 — (96) MIAMI BEACH

Lorsque l’on observe
de tes yeux
cette eau qui ruisselle

Lorsque l’on respire le moindre de tes mouvements
comme s’il existait
rien que pour toi
un abri

Lorsque l’on voit
tout autant
ceux qui rôdent

Comment ne pas t’accueillir et te serrer dans nos bras ?


°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

45 — (98) U.S.1, SOUTH CAROLINA

(cahier du photographe)

Ici, deux lumières coexistent

La première, artificielle
enfermée dans une boîte de verre
semble avoir uniquement besoin de l’ombre pour se manifester

Sans la seconde nous n’existerions pas

Voici pourquoi les objets
véritablement
l’accueillent

Embrasement exact
apparition qui perce
depuis le dehors
et se dépose sur les choses pour revenir jusque dans nos yeux

Cette lumière
— comment la nommer ? —
nous apporte une substance

Rare
et
vivifiante.

°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

46 — (100) DETROIT

Une gigantesque image en plein ciel

Face aux vents les plus grands
face au vent le plus fort

Ceux qui s’agglutinent ici
à l’intérieur de véhicules sagement rangés et lustrés
refusant de respirer
fermés, dirait-on, à l’idée même d’un horizon

Ces autres qui vivent
plus simplement
avec leur âge, leur époque
et, tout en observant le spectacle
s’unissent
et
jouent

Acteurs naïfs
(comprenne qui voudra)
de leur propre mythologie.


°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

47 — (102) MISSISSIPI RIVER, BÂTON ROUGE, LOUISIANE

Il existe une rivière
près de laquelle j’aime me retirer

Beaucoup s’imaginent que d’avoir endossé l’habit blanc signifie un retrait du monde

Il y a un peu de cela
en effet
si l’on observe la surface des choses

Croyez-moi si vous voulez
la croix que je porte n’est qu’un symbole sur lequel je m’appuie — en aucun cas pour fuir
plutôt pour éprouver le face-à-face
avec ce que je ne saurais ni ne voudrais nommer
et qui me poursuit, depuis l’enfance

Il existe des lieux de force

En ces parages mystérieux un échange est possible
(ici autre chose se manifeste)

Je m’agenouille, en toute humilité, devant cette blancheur

Afin d’en éprouver la présence

Je suis un impur, je le sais

Est-ce pour cela que la pauvreté m’accueille — afin de me laver ?

Qui suis-je pour parler ainsi ?

J’ai lu
dans un vieil évangile
cette phrase essentielle et pleine de promesses
que je fais mienne, désormais

La repentance ou la conversion
c’est le retour de ce qui est contraire à la nature
vers ce qui lui est propre
 [2] —

Il existe une rivière près de laquelle j’aime me retirer

Pour méditer

Sur ce rivage, je me sens libre

Et je suis heureux.

°°° °°° °°°

48 — (104) St. FRANCIS, LOS ANGELES

Dans un monde régi par des forces sans cesse changeantes

Ce qui attire ou repousse —

L’espace hésite

Le cercle est sans circonférence

L’inaudible devient visible.

°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

49 — (106) U.S. 91, IDAHO

Le néant est un poignard

Soudain
il nous aspire —

Nous sommes trois, depuis toujours

La complexité qui nous a été offerte en a décidé ainsi

Nous sommes trois

Dans la lumière

La vie des hommes est un mystère

Le Monde est un mystère

Avoir conscience de vivre
et le dire
voici le cœur même de notre joie

Est-ce suffisant ?

Aujourd’hui disparus
nous nous rendons à la beauté, aux herbes folles
au vent
à l’horizon

Et à ce qui se cache derrière l’horizon.


°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

50 — (108) DETROIT

Nos mains sont fatiguées

Nos corps sont fatigués

Notre cœur est fatigué

La machine parfaite, neuve, brillante : une pieuvre Mère, aimante
(elle démultiplie, à notre insu, ses forces
et nous nous devons, dorénavant, de la suivre)

Nous serons de plus en plus à l’adorer, soyons-en sûr !

Le scénario n’a-t-il pas a déjà eu lieu ?

Voici l’origine
tant de nos prétendues richesses que de notre terreur :
l’illusion
encore et davantage matérialisée

La machine
impitoyable Déesse
déverse sa progéniture — salive de fer huileuse, factice et faussement lumineuse
impossible à nettoyer

Échafaudage savant de l’apparence

Nous la portons en nous, désormais
et elle nous colle
définitivement
à la peau.

°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

51 — (110) CHICAGO

Ta chute !

Aux yeux de tous !

—  Signature définitive du monde des Hommes
(ceux qui délibérément accusent
puis se cachent sous la carapace de telle ou telle institution ;
elle seule, semble-t-il, fera fortune) —

Ta chute
plus qu’un éclair qui aurait pu nous raviver nous dégoûte

Aucun ni aucune
parmi nous
ne désire subir un tel échec

Pourquoi es-tu venu ?

Qui donc es-tu ?

Les choix qui ont été faits ont été faits !

Nous, nous avons sciemment pris place dans le Cercle

Et nous comptons bien y rester.

°°° °°° °°°

52 — (112) MEMPHIS, TENNESSEE

La mondanité impitoyable et toute-puissante
encore une fois s’est déchaînée

Dans ces conditions
je disparais dans les bas fonds
loin du milieu, loin de la pègre

Parfois, il est préférable de se taire.

°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

53 — (114) NEW YORK CITY

J’ai côtoyé
ma vie durant
des femmes et des hommes excessivement riches
et je ne les juge pas

Je reconnais que lorsque certaines limites matérielles sont dépassées
(bien qu’il existe, c’est un fait, des lois exponentielles)
l’indécence s’insinue, devient sœur
puis bien souvent hélas, Reine

Le pécheur, cependant
à la fin
sera nu et solitaire
quand bien même, de son vivant
il aura tout fait pour se fondre dans le plus grand nombre

N’a-t-il pas
toute son existence
poli un bouclier pour cela ?

La mondanité est-elle un fait
ou sommes-nous à l’origine de cette mondanité ?

Quel est-il ce poison que l’on s’inocule sans cesse ?

La richesse
qu’elle soit de papier imprimé à la valeur fluctuante
(j’en sais quelque chose)
ou, à l’inverse
ancrée à l’intérieur de nous comme une expérience pleine
en sommes-nous propriétaires ou dépositaires ?

Et de quelle richesse parle-t-on ?

Nous sourions
nous vivons
et bientôt
nous
mourrons

Nous pleurons

Nous nous aimons, éperdument
puis, lorsque nous avons raté l’essentiel
nous nous détestons

Vous pensez que je suis de nature cynique ?

Je ne le suis pas.


°°° °°° °°°

54 — (116) SALT LAKE CITY, UTAH

Un tel escalier permet, si l’on s’y engage
de doubler tel ou tel moment de vie
de passer d’un âge à un autre
d’ouvrir enfin cette coque qui autrement (y aurait-il là une passe
un cheminement ?) empêche la vie de s’exprimer
empêche la vie de circuler
voire de se propager

Un triangle, un carré, un cercle — rapport fécond

L’évidence de chaque jour

Les cycles
innombrables
se croisent et s’interpénètrent sans cesse

L’exigence de clarté
au sein de cette formidable diversité
est-elle le fait du solitaire ?


Héraclite d’Éphèse a dit :

Qui se cachera du feu qui ne se couche pas ? [3]

°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

55 — (118) BEAUFORT, SOUTH CAROLINA

D’un monde ancien
où chaque chose, chaque instant
pouvait prétendre à ses luminescences
(je me souviens de mon arrière grand-mère secouant, au-dessus du feu,
un chapelet d’osselets pour apaiser les douleurs de mon grand-père mourant)
nous sommes finalement nés ici
à la lisière d’un espace nouveau
où le soleil mélange les brumes avec l’acidité de la terre
et que nous essayons, comme nous le pouvons
de rendre souriant

Ma vie passée importe peu

J’ai découvert, aujourd’hui, quelque chose de neuf et d’essentiel
que je nomme la vie au-devant

Ai-je trouvé
je n’ose pas encore dire reconnu
cette étincelle qui ouvre, sans faux-semblant, nos actes
et qui, en un bien étrange retour de flamme
nous rend honnêtes face à nous-mêmes ?

Si, disparue à mon tour
j’avais le choix de revenir en un unique lieu
(et en souvenir de mon passage sur cette Terre)
ce serait ici
le long de la grève
à l’avant du monde
désormais détachée et grandie, plus que tout
par mes nécessités premières

Bien au-delà de la détresse et de la rage des hommes.


°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

56 — (120) SAINT HELENA, SOUTH CAROLINA

J’ai dans le dos un aiguillon

Cette douleur, sans relâche, me rappelle à la pénombre

Qui suis-je pour avoir pu survivre jusqu’ici ?

Quel est, d’ailleurs
ce vent glacial qui sans cesse me traverse ?

Pourquoi suis-je rescapé
alors que tous, alentours, disparaissent
abandonnant pour toujours une vie bien plus souriante que la mienne ?

Hier soir, alors même que je fouillais la petite bibliothèque familiale
j’ai trouvé cette phrase soulignée dans un livre laissé par mon frère

Et j’en ai été définitivement bouleversé :

Demande au vent
quand il est à bout de souffle

Il voyage loin
et revient souvent
avec les bonnes réponses.
 [4]

°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

57 — (122) SAN FRANCISCO

(cahier du photographe)

Quelques fleurs sèches balayées par le vent
remontent le fil du temps

Cette condensation
— pour ainsi dire électrique —
s’enfuit bientôt jusqu’à ce versant glacial où les conifères, vivaces
luttent avec un souffle immense

La foudre gouverne l’univers — [5]

Le cadrage
calligraphique à lui tout seul
mélange l’horizon géométrique à un étonnant faisceau de lignes souples

Monde de forces contradictoires

Obscures
et
pleines

(Des morts
certainement
gisent sous la terre).

°°° °°° °°°

58 — (124) Chicago

Une tête qui écoute — une oreille qui voit.


°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

59 — (126) WASHINGTON, D.C.

Face à l’entièreté du mystère
je suis
et je reste sans mots

Ces mêmes mots qui, parfois, ouvrent un espace
—  le temps d’un éclair —

Puis tout se dérobe
continuant cette partie de cache-cache qui durera certainement
jusqu’à la mort

Les mots
lorsqu’ils résonnent et s’harmonisent
avec la respiration
avec le souffle du dehors
avec le réel
tout comme avec ce peu d’encre déposée sur la page
coïncident avec les choses
et, de là
tout se fond dans tout

Les mots me rendent heureux

Ils me rechargent d’une force incroyable

Aujourd’hui
exposé au regard des autres
je ne suis qu’un corps sans tête —

D’ici, j’ai vu les saisons tournoyer comme dans un creuset

J’ai entendu l’orage fendre l’air

La chaleur de l’été m’a apporté la maturité
l’hiver, sa vivacité

Beaucoup se sont attardés
beaucoup m’ont regardé
beaucoup d’autres m’ont ignoré

J’ai été, la nuit
comme toutes, comme tous
un rêveur

Nous marchions, nombreux, main dans la main

Le vent sifflait
le vent nous piquait
et nos corps
petit à petit
fondaient
puis rejoignaient l’horizon
(ce vent qui distribue, depuis les lointains, sa force, et apporte l’énergie
nécessaire à la vie)

N’est-ce pas la nuit que nous sommes pleinement au contact du Monde
et véritablement présents à la complexité ?


—  — — —
Fin de la troisième série (3/4)

…/…

P.-S.

UNE photographie — UN poème / © Lionel Marchetti (2016) & toutes les photographies : Robert Frank - © Delpire éditeur

Notes

[1Daniel Giraud, in Ivre de Tao, Li Po, voyageur, poète et philosophe, en Chine, au 7ème siècle, éd. Albin Michel, Spiritualités vivantes - 1989, p. 42

[2L’évangile de Marie / Myriam De Magdala, trad. Jean-Yves Leloup, - saint Jean Damascène - , éd. Albin Michel Spiritualités vivantes - 2000, p. 216

[3Héraclite d’Éphèse, fragment 16 - in Les penseurs grec avant Socrate, de Thalès de Milet à Prodicos, trad. de Jean Voilquin, éd. Garnier-Flammarion, 1964, p. 75

[4Olav H. Jauge, in Nord profond, trad. François Monnet, éd. Bleu Autour, 2012, p. 42

[5Héraclite d’Éphèse, fragment 64 - in Les penseurs grec avant Socrate, de Thalès de Milet à Prodicos, trad. de Jean Voilquin, éd. Garnier-Flammarion, 1964, p. 78

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