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SORTIR DU LABYRINTHE 

Samedi 15 juillet 2023 Trébeurden

mercredi 27 septembre 2023, par Kenneth White

SORTIR DU LABYRINTHE

Samedi 15 juillet 2023 Trébeurden

Pour une première approche de ce que j’appelle ici « sortir du labyrinthe », je propose de nous attarder un peu sur les circonstances vacancières dans lesquelles nous nous trouvons.

Les faiseurs de société, les créateurs de labyrinthe ont toujours prévu la nécessité d’organiser des sorties temporaires du système.

Prenons quelques exemples concrets dans le programme des plus récentes classifications sociales.

Les grands seigneurs anglais expédiaient leurs héritiers faire « le grand tour » de l’Europe, avant de revenir « chez eux » dans le labyrinthe sociopolitique local pour entreprendre une vie sérieuse, s’insérer dans le « monde réel » : gérer le patrimoine, devenir haut fonctionnaire, pérorer au parlement. Si le Grand Tour, comme on l’appelait, ne signifiait la plupart du temps qu’un coup d’œil discret sur le Colisée, une visite éclair à une maison close de Naples, et la consommation quotidienne de force bouteilles de chianti, on peut y voir là le début du tourisme tel qu’il allait être conçu et exploité commercialement par la bourgeoisie : tous ces trains qui partaient de Paris vers Deauville ou Trouville, plus tard tous ces avions vers Tahiti ou Tombouctou.

Sur la terre, les gros propriétaires prenaient toujours soin d’organiser des « fêtes » pour leurs « gens », leur offrant consciencieusement jeux et amusements, avant la reprise du boulot éreintant. Jusqu’au Front Populaire de 1936 qui créerait les vacances pour tous. Et qui s’en plaindrait, ferait la fine bouche ? Peut-être un esprit critique ayant su profiter de l’éducation pour tous, qui se disait à voix basse, au fond ce qui importe dans l’existence, ce ne sont pas les vacances au pluriel, mais la vacance au singulier. J’en connais beaucoup qui pratiquent cette vacance au singulier, plus discrète, plus secrète.

Mais n’allons pas trop vite.

Constatons pour l’instant que les vieux systèmes qui ont fait leur preuve depuis le début de la civilisation se perpétuent obstinément.

En ce moment, en France, parmi les hautes autorités, on s’occupe de mettre en place des Jeux Olympiques.

En Grèce antique qui, loin d’être l’idéal de la constitution d’un état que certains ont voulu en faire (Renan de Tréguier dans Prière sur l’Acropole) reste un terrain de recherche des plus intéressant, on organisait plusieurs grandes fêtes par an, que je vais présenter selon l’ordre de leur densité mentale.

1. L’isthmienne se tenait dans l’isthme de Corinthe. Il faut essayer de concevoir aux origines une rencontre d’esprits (des Grecs primitifs) rassemblés devant la puissance de la mer, de l’Océan, puissance qui changeait constamment de forme pour, disons, que sa force ne soit pas exploitée par l’humanité à des fins mesquines ou, encore pire, intégrée à des épistémologies, systèmes de savoir, bornés. C’est à cette première saisie phénoménologique du monde que s’intéresse la géopoétique. Mais notez qu’au moment où est créée une fête nationale, des constructeurs ont fait de l’océan anonyme un dieu, Poséidon. Or, un dieu est une création bien humaine, douée d’un pouvoir transcendant certes, que le peuple adorera ou craindra, et auquel les meneurs de société s’associeront : c’est par exemple le Gott mit uns allemand de la guerre de 1914-1918, mais c’est universel. C’est le début du labyrinthe. Je vous invite à garder en tête le phénomène original.

2. Là, on met en scène la Nature comme un démon de la Terre, le Python, essentiellement destructeur de toute discipline civique, de tout ordre moral, vaincu par l’esthète de l’Olympe, Apollon.

3. La néméenne se tenait dans la vallée de la Némée, en l’honneur de l’expédition de la Grèce contre sa rivale politique, Thèbes. La guerre comme moyen souverain de régler les problèmes.

4. Quant à l’Olympiade, la plus populaire, qui attirait les foules, on y célébrait des exploits sportifs. Dans les temps de crise, c’était le plus sûr moyen de maintenir l’union sacrée.

On a donc la Grèce dans ses grandes lignes, dans ses structures.

Et dans toute société, sauf totalitaire, il y a toujours des esprits qui pensent plus loin que la société de leur temps.

En Grèce, il y avait Platon qui n’aimait pas Athènes et qui voulait fonder une utopie ailleurs, du côté de l’Atlantide peut-être. Il y avait Socrate, plus que le ratiocineur des dialogues platoniciens, animé par son daïmôn, son démon qui faisait de lui un être difficile à cerner. Et puis il y avait Épicure, avec son Jardin, à l’écart à la fois de l’Académie de Platon, du Lycée d’Aristote, première grande étude d’un certain Karl Marx.

Si le marxisme du Manifeste communiste (« Un fantôme rôde en Europe. ») allait exercer une influence profonde sur le Continent, en Grande-Bretagne, il n’a inspiré, et encore très vaguement, qu’un socialisme tiède. Mais à Glasgow, entouré d’anarchisme, de trotskisme, etc., une étoile rouge brillait dans la brume du ciel. Il ne faut pas oublier (Marx ne l’oubliait pas) que c’est de Glasgow qu’était sortie la première analyse du capitalisme, à savoir La Richesse des nations d’Adam Smith. Quant à moi, je n’ai pas oublié que le même Marx recommandait à ceux ou celles qui voulaient changer radicalement les choses, de beaucoup s’instruire, beaucoup étudier, afin de pouvoir affronter les antagonismes qui allaient inévitablement advenir. Et puis, Glasgow commençait déjà à entrer dans l’agonie de la révolution industrielle, ce qui offrait au spectateur lucide le tableau des affres d’une civilisation.

À l’Université de Glasgow, mes études étaient complètement hors cadre. Elles allaient de la géologie (je voulais savoir sur quelle terre j’habitais) à la métaphysique (au sens large de ce terme : quels sont les horizons intellectuels possibles), en passant par la sociologie et la littérature. Je me demandais ce qu’écrire pouvait signifier. La première définition que je me suis donnée alors était celle-ci : on commence à écrire quand on ne peut s’inscrire nulle part.

Puis je suis tombé sur une remarque de Nietzsche dans ses Notes posthumes : « Le savant, au cours des siècles, issu 1. de l’Église, 2. Des cours royales, 3. De la société galante, 4. De l’éducation de la jeunesse, 5. Des intérêts mercantiles industriels, 6. Des Nations. Et puis, des isolés. »

Je me suis vu de toute évidence, comme un isolé.

Et, j’avais un fond.

Avant de vous inviter à m’accompagner, pas à pas, dans mon territoire originel, quelques remarques d’ordre général.

C’est un géologue français, Bertrand, qui dans son livre, Les Montagnes d’Écosse déclare que, c’est en Écosse que l’on trouve les traces les plus évidentes des toutes premières formations de la Terre. Et c’est le géologue Hutton, sur l’île d’Arran (qui se profilait par la fenêtre de ma chambre du village de Fairlie), qui a trouvé les premières preuves de ce qu’il a appelé la non conformité, c’est-à-dire la formation des roches par diverses strates successives, donnant ainsi à la terre un âge bien plus ancien que celui de la date calculée d’après la Bible par un prêtre catholique, à savoir un samedi matin à neuf heures, quatre mille ans avant la naissance de Jésus-Christ.

Tout a commencé, radicalement, pour moi, en dehors de l’agglomération, sur une vingtaine de kilomètres carrés de terrain, à savoir l’avant-pays (le littoral) et l’arrière-pays (forêt, lande, montagne).

Le littoral, c’était d’abord un espace sensoriel : rythme des vagues, cris des goélands, et mouvement lisse des poissons et des phoques. Mais j’aimais la théorie du géographe américain Carl Sauer concernant la post-glaciation, selon laquelle le rivage aurait été un pôle d’attraction pour les populations humaines (bandes éparses ?) comme source de nourriture (poissons, algues, coquillages). Cette lecture des choses rejoignait dans mon esprit un ancien texte celte, « Conversation entre deux savants » où il est dit que le rivage a toujours été un lieu privilégié pour les poètes profonds. Cette association d’une existence de base et d’une pratique poétique ne pouvait que me plaire.

Mais c’est dans l’arrière-pays que l’étagement et l’étrangement devenaient les plus évidents. Je passais assez vite à travers les champs cultivés. C’était comme si je voulais entrer en contact avec ce qui se trouvait en deçà de la culture acquise et connue. Ça commençait dans la forêt, surtout la nuit, en communiquant avec les oiseaux. Au-delà s’étendait la lande où il n’y avait presque rien : rien qu’un sorbier solitaire, le vent et le vide. Au fur et à mesure que j’avançais, je perdais l’identité familière. Je n’étais plus qu’une énergie en mouvement. Et pour finir, ce qui primait c’était la contemplation de tout un panorama de paysage depuis la montagne jusqu’à l’océan.

Je savais que je n’avais pas de langage pour traduire toute cette expérience. Le langage ordinaire du village que je pratiquais avec plaisir (je composais des chansons) n’allait pas assez loin. Le langage religieux de l’église avait une certaine transcendance mais était trop ultra-mondain. Je me suis plongé alors dans l’étude des langues du monde. J’ai encore dans ma bibliothèque les grammaires et dictionnaires d’une vingtaine de langues, depuis nos idiomes européens jusqu’au sanscrit et au chinois.

J’ai nommé le territoire de cette première expérience, de cette expérience première, « Le Monde blanc ».

Parce que situé en dehors de tout code linguistique, mon premier texte théorique s’intitulait « Approche du monde blanc ».

Je n’ai abandonné ce terme que quand je l’ai vu interprété dans le cadre d’un idéalisme, voire d’une spiritualité.

C’est pour cela que j’ai commencé à parler de monde ouvert.

Tout territoire est ouvert si on le comprend bien. Quelques notions de géologie permettent de relier la chaîne de montagnes locale à d’autres chaînes à travers le monde. Le moindre ruisseau mène à une rivière, la rivière à un fleuve, le fleuve à l’océan. Un peu d’ornithologie introduit à la migration des oiseaux, un peu d’anthropologie et de linguistique à la migration des peuples et des langues.
Si j’ai décidé de situer ma vie et mon travail en France, c’est parce que l’Écosse a longtemps eu, avec la France plutôt qu’avec l’Angleterre, bien plus qu’un rapport intellectuel et littéraire.Montaigne a toujours reconnu tout ce qu’il devait sur le plan des langues et des littératures à George Buchanan. Au XVIIIème siècle David Hume se sentait beaucoup plus chez lui avec les penseurs de Paris qu’avec la société de Londres. Plus tôt encore, Henri IV avait décrété la « naturalité réciproque » entre Écossais et Français.

C’était aussi parce que la question de l’écrivain y était posée de manière plus aiguë. Ailleurs, c’était business as usual.

En 1936, Paul Valéry publia La crise de l’esprit. « Nous autres civilisations nous savons que nous sommes mortelles. Nous avons entendu parler de mondes disparus tout entier, d’empires coulés à pic, avec tous leurs hommes et tous leurs engins, descendus aux phases inexplorables, avec leurs lieux et leurs lois. »

Du fin fond de l’Abyssinie, Arthur Rimbaud avait déclaré : « Beaucoup d’écrivains, peu d’auteurs. » Connaissant encore son latin, Rimbaud savait que le mot “auteur” vient du latin augere, augmenter. Un véritable auteur fait plus que de distraire, plus qu’instruire, il (ou elle) augmente la sensation de la vie, ouvre un espace.

Mais comment ?

Ces derniers temps, on a vu défiler tout un ensemble de ce que je considère tout au plus comme des mouvements qui s’arrêtent à mi-chemin :

Régionalisme anti-centraliste.

Littérature de voyage.

Catéchisme écologique.

Pendant ce temps, la grande menace pour l’esprit venait d’ailleurs et elle s’approchait à pas d’algorithmes.

L’autre jour je me trouvais dans le Paris-Brest que nous autres appelons plutôt le Brest-Paris. Sur la soixantaine de voyageurs dans le wagon, une petite dizaine lisait le journal, regardait le paysage ou somnolait. Tous les autres, et ce pendant le trajet entier, cliquetaient, facebookaient, selfiaient dans tous les coins.

On pourrait se contenter de s’en amuser. Mais quand on entend certains discours, on ne s’amuse plus.

Voici Steve Jobs, créateur de Apple, parlant de « notre mode de vie naissant ». Voici Dave Clark, technologue première classe déclarant : « Nous rejetons les rois, les présidents, et le vote, nous croyons au code et à l’exécution du code. » En voici un qui se présente comme un cyberpunk : « Nous sommes des néo-hommes. Notre façon de sentir le monde rend le cyber espace naturel. Notre première respiration dans ce monde, à l’instant de notre naissance reçoit le flot électrique dans nos veines. Nous absorbons la technologie comme d’autres avalent la nourriture, l’air et l’eau. La technologie est le seul vaisseau qui puisse nous emmener de l’autre côté. »

Cela se lit comme une caricature, mais se veut un manifeste sérieux. Si l’on veut un autre sens de “l’autre côté”, c’est ailleurs qu’il faudrait chercher.

Tout ce contexte numérique a été mis en question dès le début de la pensée classique, avec par exemple Sextus Empiricus (Contra matematicos) qui avertit les esprits trop férus de nombres, de technicité, de systèmes construits trop hâtivement. Critique prolongée par Albert Einstein qui ne cesse dans sa correspondance de dire que trop insister sur les nombres et les chiffres, c’est perdre à tout jamais le plus bel et intéressant aspect de la vie.

Des fanatiques de la technologie à outrance ont eux aussi leurs intellectuels. Ceux-ci rappellent que Platon lui-même se méfiait de la technologie de l’écriture. Elle allait écarter l’oralité, détruire la mémoire. Ce qui est vrai mais en partie seulement. Ce n’est pas vrai des écrivains les plus vifs.

J’ai entendu d’autres intellectuels trop technophiles avancer cet argument-ci : Un SMS est l’équivalent de cette forme de poésie japonaise, le haïku. Pour ce qui est du nombre de syllabes, oui, mais sur le plan du contenu sensoriel et intellectuel, il n’y a aucune comparaison possible. Vis-à-vis de tels arguments, on ne peut conclure qu’à de l’hypocrisie crasse, ou à la pure ineptie.

Pour en revenir à la question de l’écriture et de l’oral, si j’écris énormément (il y a tant de terrains à explorer), pour autant j’évite stylistiquement parlant de sur-écrire, et j’inclus volontiers des onomatopées (imitation des cris d’oiseaux par exemple) qui permettent un dépassement du langage verbal. Je vais plus loin en employant un terme double, littoralité. Et je vais plus loin encore, dans oral, j’entends ora (latin pour rivage, comme dans ora maritima d’Avienus), ce qui amène l’idée d’une écriture ouverte aux rivages du monde, aux rumeurs de la terre océane.

On aura compris dans cette première conférence lors de laquelle j’ai présenté plusieurs types de labyrinthes où l’être humain se laisse prendre au piège, que j’ai voulu moi-même essayer de rester en dehors de tous les pièges, de tous les labyrinthes.

En somme, j’ai vécu entre errance et résidence, entre maisons de la connaissance et chemins d’expérience. C’est de cela qu’il sera question dans ma seconde conférence, pour le moment il me reste à vous remercier d’avoir suivi celle-ci.

Kenneth White
Samedi 15 juillet 2023
Trébeurden

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