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LE LIVRE DES FALAISES — 3/4 

Cinquième et sixième cahier : Démons, contradictions & Les eaux tumultueuses

jeudi 11 novembre 2021, par Lionel Marchetti

Postface de Bruno Roche

LE
LIVRE
DES
FALAISES

3/4 - (vers 1/4 ; vers 2/4 ; vers 4/4)

Cinquième cahier — Démons & contradictions
19 poèmes

&

Sixième cahier — Les eaux tumultueuses
16 poèmes

Le livre des falaises

Photographie en frontispice de
Adèle Marchetti

Cinquième cahier

DÉMONS & CONTRADICTIONS

.

Photographie © Adèle Marchetti / 2020

.

« S’il se crée une différence de la grosseur d’un atome
aussitôt une distance infinie sépare le ciel et la terre. »
Shin Jin Mei

Démons & contradictions
Le livre des falaises (cinquième cahier)

1.

LES DÉMONS

1989

Piqué, cette nuit, jusqu’au sang

Contorsions et convulsions suivent

Elles réveillent un astre noir

Écrire beaucoup, laisser filer l’inefficace

Une existence lente
graduelle
et
circulaire

De temps à autre une phosphorescence

La vigilance, la confiance, la discipline

Affublé d’yeux qui voient
chaque objet, chaque instant augmente depuis lui-même

Et le monde s’ouvre

Et le monde respire.

2.

FESTIN

Série Sengaï - 9

Violence sourde
(le petit théâtre rôde)

Tactique intuitive pour éviter l’inutile ou premiers pas sur la voie ?

Observation et lecture de Sengaï :

Aussi somptueux soit-il, aucun festin ne tentera celui
dont l’estomac est déjà plein.
 [1]

3.

5x2 MINUTES

La signification perdue de chants anciens fait le bonheur du musicien

La signification perdue
vivace par son absence de sens

Un objet singulier

Surtout, ne pas le nommer. [2]

4.

SCULPTURE SONORE

2007

J’ai longuement dessiné sur le sol, avec de la terre et un peu de sable volcanique

J’ai inscrit, de la façon la plus chaotique qui soit, un parcours de forces mêlées
eau, huiles, graines, terre et verre
jouissant de cette multiplicité grandissante et de vibrations souterraines

J’ai volontairement piqué, sans l’abîmer, m’aidant pour cela d’un minuscule fil électrique
une fleur blanche — jusque dans sa chair

J’ai attendu

Et laissé grandir quantité de plantes à floraison

Violette ligneuse Viola arborescent, Viola biflora (pensée à deux fleurs) ou encore ce grand parterre de Viola cornuta, bientôt déployé en rhizomes

Le jaune, immobile

Le violet, comme du feu

Le mauve
odorant et incroyablement sonore

Un cactus Opuntia humifusa a été installé dans la zone la plus sèche
— le désert minuscule —
accompagné d’un Cephalocerus magnifiquement barbu, d’une boule d’or, de quelques épiphytes suspendues
et surtout de ce petit Echinopsis oxygona, extravagant
à l’allure monstrueuse

Ici et là, particules de fer, câblage, aimantation, galets, granit
quelques pierres brûlées, quelques pierres d’ardoises
et jusqu’à huit haut-parleurs enfouis dans la matière même de ce jardin de lave

Pour une longue composition de voix et de réalités électroniques disséminées

Présences humaine, vibrations diaphanes, personnalités sonores fantasques et rares

J’ai alors observé, sans surprise, cet être d’ombre qui courrait sur le sol
malicieusement

Il m’a soufflé à l’oreille : à chercher la vérité, tu quittes la voie [3]

À ma plus grande des surprises, je me suis enfin entendu dire :

Dans ce piège posé par qui, je l’ignore,
je viens de m’empêtrer encore et encore

De mon propre chef

J’ai beau savoir que c’est une illusion,
moi, je ne peux pas m’échapper
d’un piège aussi délicieux
 [4]

J’ai longuement dessiné sur le sol, encore et encore, avec de la terre et un peu de sable volcanique

L’électricité
son-vitesse-lumière
dès lors considérée comme mon alliée
a fait le reste. [5]

5.

CONTRADICTIONS

D’une ligne s’enfuient d’autres lignes

Sans histoire à raconter une histoire se raconte

Étrangeté issue des mots eux-mêmes
ou bizarrerie, face à la page vierge, pour celle ou celui à qui l’inspiration manque ?

Le piège

Une ligne distille d’autres lignes
faim, folie, crimes
à notre porte hurlent les démons
(ce qu’il est nécessaire de regarder, sans détour, afin de voir)

Le fouet cingle

Vivacité d’un poème exact

Joie la plus haute.

6.

NON SAVOIR

Série Sengaï - 10

Les mots vivent

Ils sont une pluie

Nord

Sud

Est

&

Ouest

Soudain, ils s’évaporent — chaleur étouffante de l’été

Observation et lecture de Sengaï

La belle-de-jour

Le jour se lève puis se couche
dans le même non savoir
que la goutte de rosée.

Est-ce à la vie que s’ouvre
la belle-de-jour ?
 [6].

7.

FRÈRE DE SANG

Évidence d’un rythme (est-ce un piège ?)
comme s’il s’agissait de laisser filtrer encore plus que de la justesse

La pratique exige cela

Ce qui fait le sel de l’existence

Le hasard
attrapé au bon moment
et considéré comme frère de sang

Une poétique
vivante, foisonnante, chaotique
ferme et précise

Concentrée en un point lumineux.

8.

BIUTIFUL

Pour Alejandro Gonzālez Iñāritu

L’homme, son être essentiel, n’est qu’un seul point.
C’est ce point que la mort avale.

Henri Michaux

Je tourne la tête à gauche
voici l’est
incandescent, d’où germe
comme en une forge
la boule embrasée et démente

Soleil énorme, sans cesse changeant
infesté de son cortège d’interminables langues de feu

L’ouest, à l’inverse
est pris dans les nuages à l’aplomb d’une implacable solitude noire

J’ai traversé, toute une nuit, la cité métallique et lourde

J’ai observé ces usines infectes, géantes, bien trop nombreuses, accompagnées, comme toujours, d’une multitude de trafics, de combines et autres manigances

J’ai vu des hommes et des femmes se mélanger comme des bêtes
espérant, avec ça, changer le cours du jeu du monde

Le règne de la quantité —

Fragiles familles, race d’oubliés
au sein de l’Histoire et du Temps qui dévorent

Ces hommes, ces femmes, ces enfants
osant tout
chacun à leur manière
usant
sans le savoir
des artifices tatoués de leur culture asphyxiée

Et ne cherchant plus, finalement, à s’en sortir

La lucidité existe-t-elle ?

Un espace autre est-il possible ?

Les ornières d’un système immonde : à notre mesure il rend sa lie et nous recouvre

Serait-ce une loi naturelle ?

La violence

Sur ma couche
les insectes sont innombrables
je les écrase au réveil

Chambre humide, insalubre

Au plafond, la peinture entamée est déjà un cancer

Je tourne la tête à gauche
je tourne la tête à droite

À ma droite, il y a un petit trou noir qui m’aspire
et fait succion.

9.

MIROIR LUCIDE

S’ajuster, à l’instant
avec en présence, à l’arrière de soi
à peine reflété cependant
ce que certains nomment l’espace fondamental

Mais quelle est cette force inverse qui prend le dessus
irise l’air, le défait
lorsque par surprise les sons, les images
forgés de toute pièce
deviennent foncièrement inutiles ?

Quand il n’y a rien, il n’y a rien

Poussière, lumière et poussières — absence de tout jeu

Disparition de l’authenticité trop rapidement nommée.

10.

SCULPTURE

Au cœur du silence
un objet à une autre objet se relie
comme par enchantement

Ils enfantent une luminosité nouvelle.

11.

LE VENT, LE TEMPS, LES SIFFLEMENTS

Les anciens imaginaient une barque voguant lentement à la surface du monde — cheminement perpétuel du soleil sur le grand fleuve lacté
avec, tout autour, un abîme de matière noire

L’infini, qu’il soit au plus proche
ou qu’il se déploie sans cesse jusqu’à l’infini, voire encore plus loin
restera toujours hors de portée

Le zéro, pourtant, est dans notre paume

L’infini, logé dans les sillons innombrables de chaque main

Le temps, quant à lui — est-ce le vent ? — siffle.

12.

JANVIER


Les herbes dansent

La vitesse s’accroît

Les couleurs changent

Le ciel rejoint la Terre

Hautes collines de buis où chantent quelques rares insectes

Le ciel prend feu
bien qu’il fasse de plus en plus froid

Herbes sèchesGramineae, nourriture essentielle
quelques coquelicots recroquevillés, quelques chardons secs

L’étendue s’inscrit dans mon œil



Je me déplace

La montagne s’écoule.

13.

UNE FORME, UNE PHRASE


1.

Quelqu’un (deux femmes, deux oiseaux noirs)



Quelqu’un ? Une forme, étrangement divisée



Une forme qui sait.


&


2.

Quelque chose, dès lors, se dépose à mes pieds et flambe en silence

Une phrase à peine prononcée


Lourde comme une pierre.

14.

LA NUIT S’OFFRE À LA NUIT

Qui l’aurait présumé ? L’obscurité génère la lumière,
la mort la vie, le non-être l’être.

Angelus Silesius

Certains vont jusqu’à se sacrifier (prières répétées, bras en croix, génuflexions)

D’autres tirent la langue aux démons
engagent le combat

Finalement, épuisés, mystifiés, ils leurs tendent les mains

Ceux-ci, plus à l’aise, voyagent au gré des courants

La nuit s’offre à la nuit

Et toi, d’où es-tu ?

15.

LES OS DANSENT

Varsovie, Pologne, Basilica Minor

Espace votif
sous le portrait d’une magnifique vierge noire

Des os, des dizaines d’os, bagués
avec sur chaque anneau d’or le nom gravé du Saint ou de la Sainte
des os
des bouts de corps qui façonnent, sous verre, un être nouveau
emboîté en une constellation capricieuse

Et ces os dansent — une saccade d’éclats lumineux

Des os, des dizaines d’os, des centaines d’os, des milliers d’os jaunâtres
affublés de bijoux, comme des merveilles

Bouts d’hommes morts, bouts de femmes mortes

Saint Romain
Saint Feliciani
Saint Pauli
Sainte Blandinae
Saint Auri
&
Saint Reparati.

16.

BASILICA MINOR (VARSOVIE)

L’énigme à découvert
désigne avec patience
le silence de la clarté.

Jean Mambrino

Saint-Georges, lentement, rejoint la poussière
retenu par l’or lourd de son bouclier et de son épée

À ses pieds, un dragon ailé, gigantesque, lèche les bordures du grand cadre baroque
sa chair tuméfiée se boursoufle dans la toile qui part en loques

Murs de faux marbre peint, icônes nombreuses, objets votifs par dizaines, de toutes époques, entassés, accrochés, suspendus
et cette magnifique Vierge noire semblant léviter — dans ses bras l’enfant pleure

Grand bouquet de Lys blancs, odorants, déployant une présence intense, lumineuse

La couleur de l’entre deux mondes

Ici, tout un peuple âgé prie en silence
debout, assis
certains sont à genoux
le regard figé vers cette unique direction

Le cœur de l’édifice

Une béance
plus vive que le soleil

Une ouverture.

17.

DU DEHORS

Szczecin, Pologne

Des médailles, par centaines

Or, argent, rubis, vertes et rouges

Des médailles ruisselant sous les bras du Christ
au-dessus d’un immense parterre de fleurs odorantes

Lys rose et Lys blanc étrangement mêlés

Christ, ton visage fatigué, déçu
pour qui se signe-t-il ?

Pourquoi penche-t-il vers le sol ?

Tes bras, écartelés à tous les horizons, n’ont-t-ils pas suffit à te délivrer de la question qui te ronge ?

J’aime ta gravité, le théâtre où savamment l’on t’installe
et surtout, cette présence diaphane qui t’entoure

Tous nous sommes mortels

Mais je déteste cette grille métallique qui te sépare de moi

Voile irréel, forcé, infâme

Entre le réel, toi et moi — et je sors

Tout est là, dehors. [7]

18.

IL NEIGE

Hôtel Emonec, Ljubljana, Slovénie

6h30

Soleil matinal et glacial

Une volée de cloches
depuis les hautes tours
s’harmonise avec l’envol d’une dizaine de corneilles bavardes

Lumière violette, rapide, astucieuse, griffant les murs de la chapelle délabrée

Plus bas, sous les assises de la ville
j’observe un grand Saule qui lentement danse
au dessus de cette rivière silencieuse aux abords laissés sauvages

À l’est, d’immenses montagnes enneigées où s’engouffrent les nuages

Quelques flocons
épars
virvoltent jusqu’ici

Rue Wolfova ulica
rue Cankarjero nabrezje
rue Adamič lundrovo nabrezje
rue Dolničarjeva ulica
rue Poljanski nasilla
&
rue Ob Ljubljanici

Je me remémore ici un pacte

Marcher
toujours marcher
avec en poche quelques livres essentiels et de quoi écrire

En direction des contrées les plus éloignées.

&

19.

DÉCEMBRE

Il neige

J’observe le cycle des saisons

Je reste immobile

Je suis une pierre.

.

..

...☆

Le livre des falaises

Sixième cahier

☆...

..

.

LES EAUX TUMULTUEUSES

« L’harmonie non apparente
est plus forte que l’harmonie apparente. 
 »
Héraclite

1.

JOURNAL D’ATHÈNES

Brumes longues, grisaille et nuages accrochés sur le massif du Bugey
la lumière de l’aube, graisseuse
peine à émerger
le train fend silencieusement les plaines de l’Ain
prochain arrêt : Ambérieux, 5h34
café, tartine, beurre et eau glaciale à même le robinet
l’eau pure et transparente, lorsqu’elle descend dans la gorge
me transporte, à chaque fois, sous le feu blanc des cascades

Genève, Airbus A320 Nikos Kazantzaki
lecture, debout
attente
les sonorités se mélangent
langages, appels divers et machines bruyantes
le tout m’ouvre l’esprit pour quelques combinaisons nouvelles
puisque du monde, où que l’on soit
l’écriture naît

Une vie entière suffira-t-elle pour dire deux à trois choses essentielles ?

S’il existe une énigme
ou plutôt une question laissée sans réponse
—  un filet de questions —
ce sera donc celle de la matière vive
ici-même
associée au torrent immobile
des idées

Nikos Kazantzaki :

Je me réjouis de sentir, entre mes deux tempes, juste le temps d’un clin d’œil,
le commencement et la fin du monde
 [8]

Et aussi :

Nous voguons sur une mer en tempête, illuminée par de violents éclairs [9]

Le cycle de l’eau

Marcher, méditer, respirer
considérer ce qui est comme cela est

L’élégance est un fruit naturel

Pluie sur les hauteurs
l’avion bascule
vent par rafales
vitesse, vitesses extrêmes

Deux heures plus tard à peine, les îles grecques flottent
en dessous — l’abîme des mythologies

Une falaise gigantesque

Ici, la Terre plonge
coupée nettement par l’eau sombre et agitée
—  force noire, minérale, insistante — puis elle s’effondre sous des humeurs épaisses et violentes

Je regarde, j’observe
je devine

Des profondeurs je retire quelques créatures

Pieuvre géante Octopodidae bec acide gros œil
—  une force noire dans un corps blanc, disait Ovide —
huit bras rosâtres qui patiemment enlacent leurs proies et les attire vers l’obscur

Grand poisson personnage solitaire
Dentex dentex (sparidae)
animal silencieux
peau marbrée piquetée ici et là
écailles jaunâtres
faciès presque de pierre, front droit
mâchoire puissante et crochue

Peu de mouvements, tenue impeccable

Soudain, il n’est plus là

Longue et lente méduse filandreuse, bleutée
Aurelia aurita
toute d’eau électrique
qui nous rappelle que la lumière
née d’on ne sait quelles combinaisons originelles
est aussi constitutive du vivant

Banc d’Ichtys minuscules auréolés et vivaces ; ils dansent, par milliers, ils dansent
en suivant les courants
lançant, par bouffées synchronisées, un unique message éblouissant

Et surtout ce magnifique spécimen quasi métallique
genre sabre d’arme argenté
Trichiurus lepturus
forme parfaite
poisson guerrier immobile venu des grands fonds pour se nourrir
guidé par l’improbable verticale de ces mêmes falaises qui plongent, c’est certain, infiniment
jusqu’en son unique territoire ; à l’affût, depuis l’ombre, de ce qui pourrait recharger le pouvoir de ses yeux
avant de rejoindre
d’un trait
lui seul en est capable
l’immensité

Là où la vie, sans lumière, est tout autre.

2.

VIGILANCE

Le verbe être se froisse de lui-même

Comme si, par surprise, tel un refus soudain, il disait : à chaque instant l’air circule
et ce qui est fluide se doit de rester fluide.

3.

EAU ET POUSSIÈRES

1.

Espace sauvage — en découle une pensée forte

La respiration

Le feu

Terre, roche, arbres et proliférations végétales.

2.

Matinée haute

Brusque changement des températures

L’odeur du monde
depuis cette poussière mélangée à l’eau glaciale venue du ciel

Lecture de ce qui est là

Expérience propre à chacun.

&

3.

Les mots sont-ils nécessaires ou suffit-il d’ouvrir les yeux
d’écouter et de respirer ?

Ne pas mentir à soi-même

La compagnie de quelques phrase essentielles

L’esprit lucide à son gîte en lui-même. [10]

4.

SOUS LES FALAISES

Marseille, quartier Pointe rouge
minuscule crique de la Madrague de Montredon jonchée d’énormes galets tout en couleurs

Blanc, cuivre, rose
pétrole
or et ardoise

Quelques détritus industriels impeccablement lavés (plastiques, cordes, filets, bois rognés et conserves métalliques)
surnagent, ici et là

L’eau bleue, à l’à-pic
à chaque flux et reflux découvre un sable limpide, cristallin, très sonore
qui danse ici, certainement, depuis des millénaires.

5.

LE CERCLE

Corse, vallée de l’Asco

Voici la plus grande des montagnes

Ici, les hauteurs dessinent une ligne pure
accidentée, mais pure

Soudain le temps change

Quelques nuages s’amoncellent

L’humide est là

Ce qui semblait tout à l’heure unifié se découpe
puis se déchire en autant d’à-pics et de perspectives

Singularité d’un point de vue

Semblant d’harmonie.

6.

LE CYCLE DE L’EAU

Perdue dans les massifs depuis quelques millions d’années
collectée par on ne sait quelles forces
l’eau jaillit des montagnes les plus hautes

Saveur et clarté d’une source

Substance nécessaire

Un son — une vision.

7.

LE PUITS

Une pensée n’est pas une pensée
elle dessine, certes, un espace complexe
s’accorde, évolue, s’échappe
profitant de quelques expériences anciennes pour bientôt revenir

La pensée serait-elle une substance du passé ?

Les événements d’aujourd’hui ont-ils prise sur elle ?

Une pensée —

À la verticale du puits, cette lumière, toujours

Le miroir de toute vie vivante est sans reflet
il est cette surface qui résonne
et
amplifie

À l’origine de l’immobilité.

8.

ALTITUDE

Lyon — Montréal

En suivant, depuis quelques heures, les courbes de la Terre

Carlingue flambant neuve
Boeing 737-800 vol AF 340
900 km/h
température extérieure : -37°C
altitude : 11000 mètres

Rivières bleutées emmêlées jusqu’à l’infini
qui creusent, finement, en autant de méandres
une épaisse peau verdâtre où s’épanouissent plusieurs milliers de conifères acides

Rivière Arctic Red
rivière des Français
rivière Red deer
rivière Bonnet Plume
rivière Haute-Rishgouche
rivière Missinaibi
rivière Nahanni Sud
rivière Tatshenshini
route frontalière des voyageurs
&
La Grande Rivière

Yeux d’eau, ici et là, incroyablement brillants

Lac Mosquito
lac Grand
lac Melville
lac Cree
lac Spirit
lac des Loups marins
lac Long
lac du Cerf
lac à l’eau claire
lac Désert
lac La Seul
lac des bois
lac Aberdeen
lac dark
lac bras d’Or
Grand Lac
lac Moraine
&
lac brûlé

À l’horizon
ces fantastiques nuages de type Cumulus se déploient en autant d’architectures naturelles

Lentement, ils muent
espérant rejoindre l’enveloppe effilée des Cirrus, leurs congénères de haute altitude
pour finalement être absorbés
—  comment, c’est un mystère —
par un soleil glacial, blanc et inhumain.

9.

UNE COURSE EN FORÊT

Face à moi, arrêté, la pureté du masque animal
instantanément pris à la toile du monde

Se faire invisible afin d’éviter, semble-t-il, la mort

Cet infect devenir gibier — immobilité pour la vie, disparition à nos propres sens, coïncidence exacte au sein du grand tout

Pour finalement s’enfuir, d’un bond, sous le labyrinthe des futaies.

10.

ACCUMULATION DE FAITS BRISÉS

Trois tournages sonores

1. Avec Seijiro Murayama

Falaise, éboulements, râles (nous pénétrons là-dedans
comme par effraction)

Accumulation de faits brisés depuis les profondeurs

Percussions, voix, cris

Souffle glacial de la Terre.

2. Avec Emmanuel Holterbach

Le torrent, en dessous
immensément sonore
nous offre en retour sa fraîcheur et sa vigueur.

3. Avec Yôko Higashi

La déchirure — un son un seul

L’animal se poste et hume ; oui, c’est ce que nous cherchons.

11.

LA SAVEUR, L’ÉPINE

1.

J’aime le vent

J’aime la lumière

J’ai vu la Lune pleine se prendre dans les nuages et disparaître
pour apparaître plus belle encore

Au plus proche, l’espace des lointains
sans cesse, se ravive

L’ordinaire est unique.

&

2. Pour Emmanuel Petit

Retour en ville

Hier, à l’entrée du Dojo, mal accueilli ; demi-tour…

Rester assis face à un mur
quand bien même l’espace de la pensée soit grand ouvert, pour quoi faire ?

Pour rien !

Savoir, ne pas savoir ; dehors ou dedans
assis, en marche, en écoutant, en écrivant — prétendument hors de toutes formes

Mais qu’en sera-t-il, véritablement, à l’heure de la mort ?

Une saveur ou une épine acérée ?

12.

LAC DE L’ÉTOILE (1823 m)

Une saison où nous vivons

Quelques fleurs, quelques pierres rares

Le vent

Bouffée d’herbes sèches

La course du soleil pour allié — notre substance nécessaire

Ici même, ce matin, au refuge
un peu plus tard, un peu plus loin
après la marche sur les bords du torrent
et jusqu’à ce lac
œil minuscule à l’orée des forêts.

13.

LE NOIR DES COLLINES

L’orage, plus rapide que notre marche 
nous dépasse et disparaît

Le noir des collines



Nous cherchons un refuge, en vain


Le sol reste sec


Arrivés sur le grand plateau de Marignac
où nous pensons profiter de l’extravagance des éclairs
le ciel ne nous laisse, en écho
que ces ombres pâles au-delà des crêtes

Et ce long sifflement
acéré

Semblant s’échapper des roches les plus escarpées.

14.

1975

Cluny, bois de Boursier

Ces quelques arbres, plus haut que la forêt

déversent une poussière si fine que le soleil se voile



Ceux qui marchent, ceux qui vivent ici

Des êtres blancs

Silencieux.

15.

SOIR EN MONTAGNE

La nuit s’est arrêtée

La Lune, massive
repousse les nuages jusqu’à les rendre à leur absence élémentaire

Chargée d’une extraordinaire luminosité
la neige, de la vallée jusqu’aux sommets
soudain embrase tout.

&

16.

JUIN

Cavalcade sous les falaises



Ma tête est blanche, mes os sont blancs



Je finirai blanc —

Le poème

La multitude.

…/…

Lionel Marchetti — Le livre des falaises
(2001/2017)

Fin de 3/4…

(vers 1/4 ; vers 2/4 ; vers 4/4)

.

Postface de Bruno Roche

«  Comment se cacher de ce qui doit s’unir à vous ?  »
René Char, Feuillets d’Hypnos

Depuis plus de trente ans, Lionel et moi partageons ces heures où les mondes s’ouvrent, se mélangent, et nous changent à jamais.
Son œuvre trace dans le ciel une constellation dont je me sers souvent pour décider ma route, et retrouver ce Nord qui est aussi, j’en suis certain, celui de beaucoup d’entre nous.

Dès le premier poème, Orientation, me voici sur la glace fragile avec lui.
Poème après poème, cette alliance me dure, me tient, m’engage. Ce n’est donc pas seulement cette première image, pourtant puissante et symbolique qui me connecte à son œuvre.

Ici, la main du vent qui se pose sur mon visage, c’est sa sincérité.
Cap initial de son œuvre, clef de voûte de chaque poème, elle est son guide, et à travers son œuvre, le nôtre.

Dans Le Jour, il précise :

« Être entier

à l’instant de la parole
 »

Ne sommes-nous pas comme lui assoiffé de réconcilier l’expérience et l’âme ?
Cet impossible projet d’être entier, le met en demeure d’être lui, au-delà de ce qu’il sait, dans l’humilité du monde, à chaque réveil.

Cette sincérité mène l’exigence et la discipline de son travail.
Il compose ses poèmes dans un monde sillonné de dissonances, dont l’harmonie révélée tient à l’honnêteté de celui qui l’assemble. Dans son creuset de fulgurance et d’écriture, il identifie, reconnaît, épuise et finalement rejette ce qui ne marche pas. Écume de la lutte, haleine de vérité sans pitié. Embrasser cette lame, c’est connaître l’amertume de la coupe, mais aussi la joie de la simplicité révélée.
Il se risque dans une vertigineuse sincérité, avec le courage de renoncer à tout ce qui n’en est pas, et nous invite, sans effet, sans promesse, à vivre éveillé, face au silence que dessine le macareux ou le fou.

Je l’ai vu regarder avec des yeux comme des oreilles. Je l’ai vu enfouir la parole impossible des choses si loin en lui. Je l’ai vu s’en remettre au vide, s’élever au-dessus des cascades, porté par le vacarme des cataractes.
Oui, parfois, j’étais là au moment de la rencontre.
Ce qu’il a cueilli devant moi, puis épanoui dans la forge de ses carnets, qu’il ouvre et ferme comme des tambours, je le retrouve dans son poème ! Cet alcool des abysses maintenant si léger, s’élève le long de l’à-pic où je me tiens, remplit mes poumons, et me connecte tout entier dans une respiration.

Je bois l’eau du verre qu’il me tend, et qui me rappelle d’être là. Source jamais tarie où je plonge ma gourde, chaque fois que je prépare mon sac.

Le Kairos de Lionel, dans l’authenticité qu’il nous offre, ouvre le monde et crée la profondeur de l’instant. Il en saisit l’inflexion, la présence de ses moments de connexion, et nous les donne dans un chant sobre en quatre mouvements. Il commence par une invitation à l’expérience de l’instant, puis nous propose le risque de l’éveil, la rencontre de l’indicible, jusqu’à Une Phrase, Une Seule. Désormais blanc sillage à la surface de mon âme.

La sincérité du livre des falaises me rappelle à la vie.
Je l’emporte avec moi jusqu’aux lueurs qui précèdent mon sommeil.

Parfois, sur les chemins du retour, j’allonge le pas et voilà que j’entre dans sa peau, que son corps me couvre d’un manteau familier, que son cœur au rythme du mien m’encourage à frôler, d’un peu plus près, le bord des falaises de ce monde qui est aussi le nôtre.
Sa sincérité éveille la mienne, et réchauffe ma main.

Je ne marche plus seul vers ce point hors de vue, pourtant déjà sur la carte, et qui nous réunira tous.

Bruno Roche

Notes

[1Chôkei (855-932), in Sengaï - le rire, l’humour et le silence du Zen, D.T. Suzuki, éd. Le Courrier du Livre, 2010, p. 23.

[3Niu-t’ou (Tête de buffle) Fa Jong in Le Chant du cœur/esprit (Hsing Ming), in Daniel Odier, Le grand sommeil des éveillés, éd. Le relié Poche, 2015.

[4Tanikawa Shuntarô, in L’Ignare, trad. Dominique Palmé, éd. Cheyne, 2014, p. 111.

[6Sengaï, ibid., p. 178

[7Kenneth White.

[8Nikos Kazantzaki, in Ascèse, trad. Aziz Izzet, éd. Le temps qu’il fait, 1988, p. 75.

[9Ibid. p. 57.

[10Sutra du Yoga, in Kenneth White, Terre de diamant, éd. Grasset, 1990, p. 91.

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