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LE LIVRE DES FALAISES — 4/4 

Septième (et dernier) cahier : Pratique sauvage

samedi 13 novembre 2021, par Lionel Marchetti

Postface de Bruno Roche

LE
LIVRE
DES
FALAISES

4/4 - (vers 1/4 ; vers 2/4 ; vers 3/4)

Septième (et dernier) cahier — Pratique sauvage
20 poèmes

Le livre des falaises

Photographie en frontispice de
Adèle Marchetti

Septième cahier

PRATIQUE SAUVAGE

.

Photographie © Adèle Marchetti / 2020

.

« Les mots sont nécessaires, mais vous ne devez pas pour autant penser qu’ils sont complets. »
Shunryu Suzuki

Pratique sauvage
Le livre des falaises (septième cahier)

1.

JOSUHA TREE NATIONAL PARK

33°54’49" Nord — 115°50’33" Ouest

Pour Jérôme Nœtinger

Face à ce pays haut et vaste

Mohave Desert

Un filet de réponses
où se risquent autant de questions qui suscitent d’autres questions

Une place laissée vacante

Le désert

En avant pour la fournaise, une vingtaine de minutes, pas plus

Chaleur intense, sol sec et poussiéreux, sol premier

Gigantesques blocs de pierres à l’équilibre, rugueux comme du papier de verre
sur lesquels on s’aventure

Boulders Monzogranite

Quelques fleurs, seules, quelques arbres Joshua Tree

Yucca brevifolia Englem

Buissons minuscules

Cactus

Ocotillos Fouquieria splendens

Oponce

Au détour de cet improbable et minuscule Canyon asséché
un gros lézard grisâtre fait le mort
pour finalement disparaître, d’un trait, sous les herbes rares

Mohave fringe-toed lizard — uma scoparia

Terre rouge, vive, veinée

Cristaux de sel

Sable jaunâtre, épais, bouillant

Tuf, Basalte

Rocaille

Enregistrements, explorations précises, ici et là, à l’affût de quelques improbables froissements

Vent tout juste audible

Un peu de poussière en mouvement

Ciel sec, immense, infernal-bleu-clair

Où même les Jets n’osent pas s’aventurer. [1]

2.

CHICAGO HAROLD WASHINGTON LIBRARY

Les anciens — nos affinités de tout temps

Le détachement, le besoin de peu

La sensation pleine de l’existence

Plus que quelques années

Offert à la morsure de cette Terre
(une partie de moi)

Délivré, enfin, d’un poids.

3.

PRATIQUE SAUVAGE

Dans ta main droite
la réalité
dans la gauche
ce que tu as réalisé

À chaque jour sa part de connaissances
inutiles le jour de ta mort
essentielles sur le chemin de vie

Le sourire d’une croissance accomplie pour toujours en mouvement

L’espace et le temps

Es-tu heureux, finalement, d’être animal en ce pays sauvage ?

4.

LECTURE DE KOBAYASHI ISSA (1767-1828)

1804

Chaque matin l’aurore décide de qui je suis

Je traverse la forêt, les torrents
puis je file sur les hauteurs
abandonnant mes affaires sur un rocher enflammé

Hanté de peu de paroles
j’attends que se manifeste une force plus grande que toutes les forces

Et me voici, attentif à tous les mouvements d’air

J’ose, je respire
je passe

Esprit lucide ou filet tressé des illusions ?

Beaucoup se moquent de moi
mais personne, encore, n’a osé me suivre jusqu’ici —

Dans le vent d’automne
au bout de mes pas m’attend
quelle sorte d’enfer.
 [2]

5.

MIROIR DE L’INCOMPRÉHENSION

Série Sengaï — 11

Journal du musicien

L’imposture de ce geste délibérément refusé

Le revoici, défait, difforme ; il rebondit sans cesse, malhabile et inutile
sur ce miroir de l’incompréhension par moi-même forgé

Vouloir, décider, choisir
dès à présent me voici rejeté

Faire ; ne pas faire

Observation et lecture de Sengaï

La cuillère

Une mesure, la vie.
Une mesure, la mort.
 [3]

6.

NOVEMBRE

1.

Face à l’ouest

Les arbres, comme des griffes
dansent avec le ciel

L’hiver s’approche

L’espace glacial est encore plus glacial.

&

2.

Me voici dans la montagne
à la limite de la roche et des arbres rares

Éloigné de toute vie trop agitée

Plus aucun son, ni mouvement

Seul cet agrégat nuageux, vers le col
défile, invariable
comme une lente sécrétion.

7.

ROTTERDAM

Vue de train  — Intercity IC AMST/102 767

Il neige

Et la neige, lentement
révèle la complexité de milliers de végétaux

Les feuilles ont disparu
seules restent ces magnifiques tiges noirâtres soulignées par le gel

Comment donner à entendre cela ?

Est-il possible, pour le musicien concret
d’offrir une telle complexité
tout autant de rester simple en œuvrant par touches justes
sensibles
unes à unes

Et surtout plus que réelles ?

Aller sur le motif jusqu’à éprouver
avec son corps
la substance

Musique naturelle — beauté blanche.

8.

IMPROVISATION MUSICALE

En laissant venir à soi ce qui, du dehors, s’exprime
une passe s’ouvre
dans la complexité

Le réel s’avive et devient encore plus réel

Un pas en avant — oublier le temps

Une danse simple et sans mystère
qu’il nous est donné, naturellement, d’accroître
d’intensifier

Et de partager.

9.

RÊVE NOIR

J’ai vu, cette nuit, ce visage infect
armé d’une mâchoire puissante
m’observer longuement
puis me digérer comme si j’étais son unique proie

Le silence — la peur et le silence

Pourquoi cet accès de fureur une fois de plus s’exhibe
et soudainement tue la patience que j’avais osé forger au fil de toutes ces années ?

10.

RÉALITÉ GLACIALE

Favoriser les grands espaces, la respiration, la circulation

Laisser courir une force sur une autre force

Observer et considérer cela

Un choix — pour survivre

Vents et courant

Une marche sur la neige

Réalité glaciale

Échappée volatile
pour rejoindre ce que les anciens nomment le torrent des formes

La venue d’une telle substance
(il s’agit de l’élever au plus haut)
ne féconde-t-elle pas, de la sorte
notre nécessité de témoigner du vivant comme étant la perle de toutes choses ?

11.

PRÉCIPICES

Une flèche
près de la nuque —

—  l’incendie. [4]

12.

LE CERCLE

À Pierre Bettencourt, à Monique Apple

Quatre saisons

1.

Le souffle, le ciel, la chaleur

Circulation et relations

Une saison venue jusqu’ici.

2.

Fumée, fruits nombreux sur le sol humide
feuilles rognées
décomposition

Tout ces mots en désordre

Je me souviens d’une intense bouffée de fleurs blanches
ici viendront, disait-il, butiner une myriade d’insectes [5]

Mourir, oui, pouvoir enfin s’attaquer à l’espace, en grand [6]

Et aussi :

Dans une vie ou tout s’use et se perd, quelque chose demeure et se maintient miraculeusement sur l’abîme [7]

Ce matin, pour chaque brindille
la rosée démultiplie sa présence en autant de miroirs naturels

Haute lumière d’automne

Sourire du néant.

3.

Stigny, hiver 1997

19h

Soleil, vent et neige

Le ciel est subitement pris par la tempête

Chaque flocon, dans les bourrasques
s’étoile jusqu’à l’infini

La beauté, ici-même, se manifeste.

&

4.

En redescendant de l’atelier

Fraîcheur sous les arbres, fleurs et feu

Une présence, de la substance — l’intensité.

13.

SUR LES HAUTEURS


Deux oiseaux noirs dansent avec le vent.

14.

UNE PHRASE, UNE SEULE

Pour Gabriel Levigne

Dans les cendres mortes d’hier, il n’y a pas de vérité.
La vérité est chose vivante, elle n’est pas dans la sphère du temps.

Krishnamurti

Seuls ces poèmes qui nous arrêtent
puis nous innervent
à la mesure d’un monde de vent, de lumière, de forces et de formes combinées

Une phrase, une seule
et le silence

La morsure du réel [8]

Ces instants, plus hauts que tout instant où s’engouffre une évidence

L’espace circule entre les mots

La saveur se diffuse

Seul, en plein désert
le désert plein de l’existence

Qu’est-ce qui se suffit à soi-même ?

Qu’est-ce qui grandit sans cesse et dessine une ligne sans but ?

Seul, pour toujours et depuis toujours
avec pour alliée la mort en face
et le regard de ceux qui, chaque jour
respirent simplement.

15.

LE VENT SE LÈVE

Pour Emmanuel Hölterbach

Les herbes sèches, couchées
comme autant d’ombres végétales étrangement dessinées en un cercle laissé là

Tout proche du lieu de mort

Os, dents, quelques plumes

L’avant, l’après — les destins sont-ils liés ?

Fourmillement de questions inutiles
balayées, désormais, par un vent froid

Le temps

Le temps qui est là. [9]

16.

COMBINAISONS

Série Sengaï — 12 (et dernière)

Cercle

Triangle

Carré

Toutes les combinaisons se réunissent et dansent

Composition — émergence

Observation et lecture de Sengaï

À quelqu’un qui comprend
on peut lire les poèmes

Avec quelqu’un qui vous connaît
il faut boire le saké.
 [10]

17.

MARS

Comme un torrent 
bruyamment
pénètre les roches et la forêt
 
Une force glaciale



Le souffle



Comme un torrent, tout là haut

depuis l’espace immobile.

18.

LECTURE DE RYOKAN

Tout n’est qu’un rêve. [11]

18.

NORD-OUEST

Bretagne, île de Groix

Pour Hélène Bettencourt

Nos vies se mélangent
chaque jour, chaque nuit

Hier, l’orage était à son maximum
il déchirait violemment les falaises de l’ouest et les vagues
énormes
se mélangeaient dans un bouillon pire que l’enfer

Ce matin le soleil est en diamant.

19.

LA PLUIE, LE FEU

Premiers instants
— et non pas origine —
lorsque le O du mot origine est un cercle de feu.

&

20.

ALBA

Pour Kenneth White

Il marche
un livre à la main
un millier de pensées en tête

Il marche — à l’instant, plus rien

Il marche, face au vent
amoureux des lointains et de ces lueurs où se manifestent des formes
toujours nouvelles

Il marche, il respire — sa santé est immédiate

L’aube lui appartient.

◼︎

Lionel Marchetti - Le livre des falaises
(2001/2017)

Fin.

(vers 1/4 ; vers 2/4 ; vers 3/4)

.

Postface de Bruno Roche

«  Comment se cacher de ce qui doit s’unir à vous ?  »
René Char, Feuillets d’Hypnos

Depuis plus de trente ans, Lionel et moi partageons ces heures où les mondes s’ouvrent, se mélangent, et nous changent à jamais.
Son œuvre trace dans le ciel une constellation dont je me sers souvent pour décider ma route, et retrouver ce Nord qui est aussi, j’en suis certain, celui de beaucoup d’entre nous.

Dès le premier poème, Orientation, me voici sur la glace fragile avec lui.
Poème après poème, cette alliance me dure, me tient, m’engage. Ce n’est donc pas seulement cette première image, pourtant puissante et symbolique qui me connecte à son œuvre.

Ici, la main du vent qui se pose sur mon visage, c’est sa sincérité.
Cap initial de son œuvre, clef de voûte de chaque poème, elle est son guide, et à travers son œuvre, le nôtre.

Dans Le Jour, il précise :

« Être entier

à l’instant de la parole
 »

Ne sommes-nous pas comme lui assoiffé de réconcilier l’expérience et l’âme ?
Cet impossible projet d’être entier, le met en demeure d’être lui, au-delà de ce qu’il sait, dans l’humilité du monde, à chaque réveil.

Cette sincérité mène l’exigence et la discipline de son travail.
Il compose ses poèmes dans un monde sillonné de dissonances, dont l’harmonie révélée tient à l’honnêteté de celui qui l’assemble. Dans son creuset de fulgurance et d’écriture, il identifie, reconnaît, épuise et finalement rejette ce qui ne marche pas. Écume de la lutte, haleine de vérité sans pitié. Embrasser cette lame, c’est connaître l’amertume de la coupe, mais aussi la joie de la simplicité révélée.
Il se risque dans une vertigineuse sincérité, avec le courage de renoncer à tout ce qui n’en est pas, et nous invite, sans effet, sans promesse, à vivre éveillé, face au silence que dessine le macareux ou le fou.

Je l’ai vu regarder avec des yeux comme des oreilles. Je l’ai vu enfouir la parole impossible des choses si loin en lui. Je l’ai vu s’en remettre au vide, s’élever au-dessus des cascades, porté par le vacarme des cataractes.
Oui, parfois, j’étais là au moment de la rencontre.
Ce qu’il a cueilli devant moi, puis épanoui dans la forge de ses carnets, qu’il ouvre et ferme comme des tambours, je le retrouve dans son poème ! Cet alcool des abysses maintenant si léger, s’élève le long de l’à-pic où je me tiens, remplit mes poumons, et me connecte tout entier dans une respiration.

Je bois l’eau du verre qu’il me tend, et qui me rappelle d’être là. Source jamais tarie où je plonge ma gourde, chaque fois que je prépare mon sac.

Le Kairos de Lionel, dans l’authenticité qu’il nous offre, ouvre le monde et crée la profondeur de l’instant. Il en saisit l’inflexion, la présence de ses moments de connexion, et nous les donne dans un chant sobre en quatre mouvements. Il commence par une invitation à l’expérience de l’instant, puis nous propose le risque de l’éveil, la rencontre de l’indicible, jusqu’à Une Phrase, Une Seule. Désormais blanc sillage à la surface de mon âme.

La sincérité du livre des falaises me rappelle à la vie.
Je l’emporte avec moi jusqu’aux lueurs qui précèdent mon sommeil.

Parfois, sur les chemins du retour, j’allonge le pas et voilà que j’entre dans sa peau, que son corps me couvre d’un manteau familier, que son cœur au rythme du mien m’encourage à frôler, d’un peu plus près, le bord des falaises de ce monde qui est aussi le nôtre.
Sa sincérité éveille la mienne, et réchauffe ma main.

Je ne marche plus seul vers ce point hors de vue, pourtant déjà sur la carte, et qui nous réunira tous.

Bruno Roche

Notes

[2Kobayashi Issa, in En village de miséreux, Choix de poèmes, trad. Jean Cholley, éd. Connaissance de l’Orient, Gallimard, 1996, P. 59. Et voir aussi : Han-shan, in Le Mangeur de brumes, L’œuvre de Han-shan, poète et vagabond, Patrick Carré, éd. Phébus, 1991.

[3Sengaï - le rire, l’humour et le silence du Zen, D.T. Suzuki, éd. Le Courrier du Livre, 2010, p. 140.

[5Pierre Bettencourt.

[6Monique Apple, in Qui livre son mystère Meurt sans joie, éd. Lettres Vives, 1985, p. 9.

[7Pierre Bettencourt, in L’Intouchable, éd. Lettres Vives, 1985, p. 74.

[8Gabriel Marcel, in Tu ne mourra pas, éd. Arfuyen, 2012, p. 20.

[9Dôgen, in Uji, être-temps, Charles Vacher et Eido Shimano Roshi, éd. encre marine, 1998.

[10Sengaï, ibid., p. 117.

[11Ryokan, in Le moine fou est de retour, trad. Cheng Wing fun & Hervé Collet, éd. Moundarren, 1988.

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