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Nostalgie du Cyclope — 1/3 

(ou l’épuisement du regard simple)

lundi 20 avril 2020, par Lionel Marchetti

 

NOSTALGIE DU CYCLOPE
(ou l’épuisement du regard simple)

Photographie / Alpes © Bruno Roche - 2019

Nostalgie du Cyclope

Photographie en frontispice
de
Bruno Roche

Première série — 1/3

17 poèmes

.

☆…

UNE VISION

Le torrent chante avec le paysage et broie les pierres de sa blancheur

Plus bas, sous la cascade
une profusion de plantes déploie ses larges feuilles veinées

Les oiseaux sont de la couleur pure

Quelques arbres morts
—  une forêt rognée de la cime aux racines —
tracent des lignes étranges en harmonie avec la violence de l’eau

Les rochers semblent des animaux de lave

J’écris sous les arbres

J’observe ce large rayon solaire où s’accouplent les insectes

J’habite ici
je suis le Cyclope

Amant du soleil et des forêts.

.

☆…

LE SACRIFICE

Ai-je épuisé mon regard simple ?

Autrefois, il me suffisait d’un rayon de lumière pour m’enfuir sous la courbe des massifs

Je courais jusqu’à en perdre haleine
heureux de rivaliser avec la vivacité d’un simple vol d’insectes

Devant mon impuissance à rejoindre la folie mathématique de leur vol
je finissais mon combat dans un éclat de rire
nu, sous les cascades
et je repartais
augmenté
me mesurer à des animaux plus grands

Le grand cerf m’appelait

Malgré sa souplesse, malgré sa légèreté
après plusieurs heures de poursuite, de colline en colline
je lui attrapais les bois et je l’immobilisais

Il ne pouvait rien contre ma force

Nous étions amis

Il m’apprit à reconnaître, à la lisière de l’ombre
une espèce de fleurs uniques

Ai-je épuisé mon regard simple ?

Comme si les années venues
la vue
à distance
— sur les choses, le monde alentour —
sécrétait une patine et que l’enthousiasme, soudain inaccessible
se rabattait sur moi

Comme un miroir sur un miroir

Ce que je croyais être un plus
la prétendue connaissance des relations, du détail
n’aura été qu’un leurre

Je savais tout, j’avais tout — le monde m’aimait
du moins je le croyais

Aujourd’hui, fatigué, roué de coups
j’erre, énucléé

Sans être capable de discerner quelconque ennemi.

.

☆…

HAUTE SAISON

1.

Une fois la haute saison passée
ocre, verte, jaune
l’écume, revenue sur les galets
annonce l’effort des lointains pour nous parler.

2.

Un masque

Le visage se resserre et décide d’être visage.

3.

Voici, pour toi, cette phrase :

Ce qui permet à la fleur d’éclore.

4.

Une branche
devenue ronce sur les récifs.

5.

La demeure brillante

Chaque matin nous découvrons des plumes sur le rivage

Notre pays est tout autre qu’une simple grève battue

D’un jour à l’autre l’horizon s’éloigne et s’approche

Si, ce jour, nous pouvons nager parmi les eaux
demain sera celui d’une lente foulée boueuse

À la recherche de coquillages, d’animaux chevelus, de carapaces.

.

☆…

L’ORACLE

Il voulait faire une offrande, espérant revivre ses amours perdus

Dans l’eau
tu t’endors et trouves le repos

Existe-t-elle vraiment cette race du feu qui consuma mon œil ?

Dans l’eau
tu décides de respirer
de faire un gîte
de t’étendre, de te multiplier

J’ai soif

Est-il possible, pour moi
de revoir celle qui disparut si soudainement
me laissant nu et seul sur cette grève de lave ?

Cette île, autrefois, fut notre jardin

Les rivières qui scintillaient sont devenues noires
les arbres ont perdu leurs feuilles
la sécheresse hurle avec son armée d’insectes fous

Et je rêve

Je rêve d’un piège

Je rêve de ne plus me réveiller.

.

☆…

LES EAUX NOIRES

Dans un rêve

1.

Une nuit
pour découvrir l’abandon

Abandon à ton profil
si vivant
depuis l’aube — un feu épars sous les taillis.

2.

Et je te découvre, ce matin, à mes côtés.

3.

En moi, sur l’autre rive, à l’affût : un nouveau personnage pour raviver mes désirs
posté, dans le silence

Jusqu’au moment propice.

4.

Ton image ? Une cible

Jusqu’à ce que mort s’en suive.

.

☆…

L’EFFROI

J’écris, sans savoir

J’écris pour rien

Au bord de l’océan se dépose le peu nécessaire à ma survie

Un œil unique témoigne de mon passé

Noir mon sang
blanche ma peau
rouge ma tête.

.

☆…

LES VOLCANS

J’ai vu fondre
devant mon œil
une eau si lente

Je la pris, tout d’abord
pour une substance venue des profondeurs de la Terre

Larme unique, pureté de je ne sais quel animal fabuleux

Je la considérais comme mienne
foyer pour retenir la nuit
blancheur de cendres

Le soleil
d’ordinaire mon allié
me l’a ravie

Qui donc es-tu pour avoir su disparaître si rapidement me laissant seul sur cette grève ?

Qui donc es-tu pour vivre ainsi dans le changement
moi-même n’étant qu’un condamné ?

Ici, sur cette île que je peuple
les animaux — ma nourriture —
rient de mon incompréhension

J’ai toujours cru à ma force et il est vrai qu’aucun d’entre eux
jusqu’à ce jour
n’osa me tenir tête

Faut il donc que le Roi
la force
le Cyclope
soudain se divise et tombe uniquement puisqu’il s’étonne ?

Ce que je sais :

Parmi les choses
dont nous sommes
circule une substance.

.

☆…

CONNAISSANCE DU SOIR

La lumière se déverse depuis les anfractuosités d’une roche

De ce flux, ce reflux
comme l’océan
en un point
absorberait tout l’espace
le rêve apparaît

Et se partage en un millier de structures chantantes.

.

☆…

UNE ÎLE

1.

Lorsque tu m’apparus pour la première fois
les galets de la grève cessèrent de chanter
la mer se retira

L’animal qui est en moi, à cet instant
compris qu’en aucun cas il ne pourrait te posséder par la force.

2.

Notre vie

Une source près de laquelle dormir

L’insecte cherche son gîte

Le feu, bruyant, amant de l’humide
chante par delà les parfums

En ouvrant ton corps

3.

Le mystère

Il existe une autre voie, plus courbe
que je ne connais pas

Comme un appel du dedans
elle dessine un arc
entre mes bras, mes jambes, ma tête.

4.

Les mots — pour plus de lointains

Quelle tristesse
être abandonné de cette sève qui fit toutes les danses
et semblait Reine des traques

Charbon ardent devenu froid.

.

☆…

L’ÉCHANGE DES YEUX

7 souhaits

Que ne suis-je eau
près de ton œil
afin de tout raviver

Que ne suis-je ta bouche
torrent de pierres blanches me rappelant l’hiver

Que ne suis-je le jour, la nuit
pour toujours être avec toi

Que ne suis-je, à ton cou, insecte suceur

Que ne suis-je cette fleur que tu voudrais cueillir

Que ne suis-je esprit buveur
désirant tout de ton désir

Que ne suis-je, ce matin, à tes côtés
ombre de l’amant qui t’a laissée.

.

☆…

LA JEUNE FILLE ET LA MORT

Tes cheveux
dénoués

Du blanc vers le blanc

Dans ton oreille se dépose une pierre — une pierre lourde et froide

Comme un lac.

.

☆…

CIEL ÉTOILÉ

Les orages s’amoncellent

Je chante le jour à la lisière des forêts.

.

☆…

NOTRE SECRET

Un seul printemps

Que sais-tu de la nuit ?

J’ai vu, à l’aube
un vol d’oiseaux semblable à la battue des vagues
lorsque la mer est en tempête

J’ai approché une luminosité si dense.

.

☆…

L’ÂME ET LA DOULEUR

J’étais un autre quand nous nous baignions ce soir-là
devenu avec toi, pour longtemps
force colorée

De grandes algues, sur les fonds sablonneux
mélangées à de la vase tournoyante
semblaient polir notre nage

Et nous nous enlacions

Le soleil a disparu
il fait nuit

Deux oiseaux se déchirent puis disparaissent

L’espace nous engloutit

L’abîme est une plaie qu’il suffit d’enjamber.

.

☆…

RÊVE DE PIERRES

Le paysage, la nuit, se solidifie

Des roches tombent du ciel
brisent le sol
puis disparaissent

Des roches venues de loin
avec, dans leur noyau de fer
un message qu’elles se refusent à donner

Bien que nous les harcelions de questions.

.

☆…

LES ORAGES

Il efface le soleil d’une main

Il est un homme

Il reste immobile
pendant des heures entières

La lumière danse avec les arbres

Plus que quelques années.

.

☆…

&

UNE PIERRE

Sur cette pierre
choisie pour son ocre rude
j’ai voulu écrire une phrase

Plus vivace que les herbes sauvages qui aujourd’hui sifflent ton absence.

© Lionel Marchetti - 2007 / révision 2018

P.-S.

Série Esprit buveur - 1

Nostalgie du Cyclope est à considérer comme le premier mouvement (lui-même en trois parties) d’un grand triptyque
intitulé Esprit buveur
composé d’autant de fictions qui échappent à l’auteur lui-même — l’ensemble de l’ouvrage a été composé entre 2001 et 2017 :

1 : La Louve (24 poèmes nocturnes) [1]
2 : Nostalgie du Cyclope
&
3 : Esprit buveur (ou l’œil de Satan) [2]

La Louve emprunte les habits d’une sagesse éveillée mais cruelle :

Quel est ce sourire dans notre gueule
qui fait peur
sinon les plis de la matière chantante ?
Matière lucide
dans la joie d’être ici
à hurler et à frayer dans les bois
pour se nourrir
Le corps, la chair — le ciel
À la fin, la chose est dans la chose
.

Esprit buveur (ou l’œil de Satan) serait l’un des nombreux cauchemars du Loup, lorsque l’espace intérieur butte contre les abîmes du mot, du moi, et oublie le monde :

Je me penche, face au miroir
mon regard vert fauve est serti, désormais
d’une horrible chair de lave
et de pétrole —

Nostalgie du Cyclope, grande suite elle-même en trois mouvements enchaînés, s’affirme comme le devenir rêvé, entre Bête et Homme…

S’il existe un adversaire, n’apparaît-il pas aussi au travers des mots eux-mêmes ?

Tout autant, à l’inverse, qu’en est-il du mot qui vient vers nous ?

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« …/… demeurer en profond contact avec le réel …/… être dans le monde sans en être prisonnier. »
Daniel Odier

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