Note du traducteur
Le titre s’est traduit seul. Voilà une chance rare dans ce métier. « Etykieta » désigne en polonais (comme en français) le papier qu’on colle sur un bocal et le cérémonial des cours, et « Étiquette de l’extinction » vaut pour les deux, puisque la femme du poème tient l’inventaire de ses dents (chose curieuse) dans un coffret avant de se rendre au bal. Le reste a en revanche apporté son lot de difficultés.
Le polonais raconte ce conte sur deux aspects. Ce qui dure ou se répète – garder des dents, frotter les sols avec la langue – est à l’imperfectif (« trzymała », « szorowała ») ; ce qui advient une fois pour toutes est au perfectif (« przywiązała », « nawiedziła », « zjadła », « zakopała »). Le français ne possède pas ces paires de verbes. L’opposition de l’imparfait et du passé simple a la même fonction, quand le passé simple est le temps des contes. J’ai réparti les verbes selon le polonais, si bien que le poème bascule dans le conte aux endroits exacts où l’original passe au perfectif. Engoncée dans son prétérit unique, la version anglaise jointe aux poèmes ne pouvait pas révéler cette bascule.
Deux mots ont exigé un travail plus précis. « Bal nawiedziła », dit le polonais, que l’anglais rend par « She attended the ball », ce qui est exact (et inoffensif). Or « nawiedzić » veut dire visiter à la manière d’une apparition ou même d’un fléau ; une maison « nawiedzona » est une maison hantée, et l’Église polonaise appelle « Nawiedzenie » la Visitation de la Vierge. Elle hanta donc le bal. Au dernier quatrain, « Leżą tam obie » devient en anglais « They lie there together », qui efface l’essentiel : « obie » est un féminin. Il réunit deux êtres de ce genre, la femme et la rose, « róża ». La rose étant aussi féminine en français, « elles y gisent toutes deux » rend ce que l’anglais avait perdu. Le verbe des épitaphes s’est imposé de lui-même.
« Czwarty stan skupienia » sort d’un manuel de physique. Le polonais appelle « stany skupienia », littéralement « états d’agrégation », ce que nous nommons états de la matière. Le quatrième est le plasma, gaz ionisé qui brille dans les éclairs et les tubes au néon. Pensons à William Crookes, qui observait la décharge électrique dans ses tubes à vide. Il parlait déjà de « matter in a fourth state » devant la British Association, à Sheffield, le 22 août 1879. J’ai repris la formule française consacrée, « Quatrième état de la matière ». J’ai fait ce choix pour que le titre garde sous les dehors d’une leçon de physique ce que le premier vers fait voir aussitôt, des lumières qui se fêlent dans un crâne et des larmes blanches que personne ne ramasse.
Ce poème se passe de ponctuation. C’est vrai pour une bonne part de la poésie polonaise depuis Różewicz, et je n’en ai pas ajouté. Le dernier mot, « bloków », m’a posé problème. Le « blok » (comme le block des rappeurs français) désigne en Pologne l’immeuble de béton préfabriqué, la « wielka płyta » des années soixante et soixante-dix, où vivent des millions de gens ; « barres » ou « HLM » auraient transporté le poème dans une banlieue française. J’ai gardé « blocs », légèrement étranger mais moderne, ce qui convient à une voix qui écrit son numéro de téléphone sur des murs épais quand tout le monde dort.
Charles Garatynski
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Étiquette de l’extinction
Dans un coffret elle gardait des dents tirées des baisers –
Une pour chaque fois qu’il disait : « Sois douce. »
Dans des fémurs elle polissait des tiares,
Dans des ongles, des couronnes pour souris mortes.
Dans un palais d’écume et de fumée
Elle récurait les planchers de sa langue,
Pour qu’ils brillent comme ses yeux à lui
Quand il la regardait à travers le miroir.
Elle nourrissait de miel et de verre les oiseaux,
Elle attacha son cœur au lit
À quatre fils : soie, tort, honte, enfance
Elle hanta le bal sous une perruque de ses cheveux à lui.
Elle dansait à tel point que les horloges reculaient,
et les cochers défaillaient à l’odeur des lilas et du chagrin.
Le prince ne vint pas, il envoya une poupée
Et un bouquet avec un clou à l’intérieur –
Alors elle mangea la poupée, et le bouquet
Elle l’enterra dans son propre ventre.
Elle mit une rose dans le cercueil
Elles y gisent toutes deux, les mains nouées d’épines,
Et des dragons tournoient au-dessus d’elle
Cherchant un chemin vers l’intérieur.
Texte original
Etykieta wymierania
W szkatułce trzymała zęby wybite z pocałunków –
Jeden za każdy raz, gdy mówił : „Bądź łagodna”.
Z kości udowych szlifowała tiary,
Z paznokci korony dla martwych myszy.
W pałacu z piany i dymu
Szorowała podłogi językiem,
Aby błyszczały jak jego oczy,
Kiedy patrzył na nią przez lustro.
Karmiła ptaki miodem i szkłem,
Przywiązała serce do łóżka
Na cztery nici : jedwab, krzywda, wstyd, dzieciństwo
Bal nawiedziła w peruce z jego włosów.
Tańczyła tak, że zegary się cofały,
a stangreci mdleli od zapachu bzów i żalu.
Książę nie przyszedł, przysłał lalkę
I bukiet z gwoździem w środku –
Więc zjadła lalkę, a bukiet
Zakopała we własnym brzuchu.
Włożyła różę do trumny
Leżą tam obie, ręce splecione z cierniami,
A smoki nad nią krążą
Szukając drogi do środka.
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Quatrième état de la matière
Des lumières se fêlent dans mon crâne
des larmes blanches dans la nuit noire
errent par les rues
personne ne veut les ramasser
Elles crient dans les égouts
dans les tuyaux dans les autobus vides
l’odeur des journaux qui pourrissent
colle à leur peau
Elles ne peuvent pas bouger
leurs pieds se soulèvent d’eux-mêmes
au-dessus des fissures de l’asphalte
Tout le monde dort et j’entends
mon cri s’enrouler
autour de la cheminée
enlacer les arbres
J’écris mon numéro de téléphone
sur les murs épais des blocs
Texte original
Czwarty stan skupienia
Pękają światła w mojej czaszce
białe łzy w czarnej nocy
wędrują przez ulice
nikt ich nie chce podnieść
Krzyczą w kanalizacji
w rurach w pustych autobusach
zapach gnijących gazet
przykleja się do ich skóry
Nie mogą się ruszyć
stopy same unoszą się
nad asfaltowymi szczelinami
Wszyscy śpią a ja słyszę
jak mój krzyk nawija się
wokół komina
oplata drzewa
Zapisuję mój numer telefonu
na grubych ścianach bloków


