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Lettre de Rimbaud au directeur du "Bosphore égyptien", 20 août 1887 

lundi 12 avril 2010, par Arthur Rimbaud

Cette lettre a été publiée dans « Le Bosphore égyptien » des 25 et 27 août 1887. De passage au Caire où il se repose après vingt mois d’une expédition épuisante et totalement infructueuse en Abyssinie et au Harar, Rimbaud raconte son voyage.

Le Caire, août 1887.

Monsieur,

De retour d’un voyage en Abyssinie et au Harar, je me suis permis de vous adresser les quelques notes suivantes, sur l’état actuel
des choses dans cette région. Je pense qu’elles contiennent quelques renseignements inédits ; et, quant aux opinions y énoncées,
elles me sont suggérées par une expérience de sept années de séjour là-bas.

Comme il s’agit d’un voyage circulaire entre Obock, le Choa, Harar et Zeilah, permettez-moi d’expliquer que je descendis à Tadjoura
au commencement de l’an passé dans le but d’y former une caravane à destination du Choa.

Ma caravane se composait de quelques milliers de fusils à capsules et d’une commande d’outils et fournitures diverses pour le roi
Ménélik. Elle fut retenue une année entière à Tadjoura par les Dankalis, qui procèdent de la même manière avec tous les voyageurs,
ne leur ouvrant leur route qu’après les avoir dépouillés de tout le possible. Une autre caravane, dont les marchandises débarquèrent
à Tadjoura avec les miennes, n’a réussi à se mettre en marche qu’au bout de quinze mois et les mille Remington apportés par feu
Soleillet à la même date gisent encore après dix-neuf mois sous l’unique bosquet de palmiers du village.

A six courtes étapes de Tadjoura, soit environ 60 kilomètres, les caravanes descendent au Lac salé par des routes horribles
rappelant l’horreur présumée des paysages lunaires. Il paraît qu’il se forme actuellement une société française, pour
l’exploitation de ce sel.

Certes, le sel existe, en surfaces très étendues, et peut-être assez profondes, quoiqu’on n’ait pas fait de sondages. L’analyse
l’aurait déclaré chimiquement pur, quoiqu’il se trouve déposé sans filtrations aux bords du lac. Mais il est fort à douter que la
vente couvre les frais du percement d’une voie pour l’établissement d’un Decauville, entre la plage du lac et celle du golfe de
Goubbet-Kérab, les frais de personnel et de main-d’oeuvre, qui seraient excessivement élevés, tous les travailleurs devant être
importés, parce que les Bédouins Dankalis ne travaillent pas, et l’entretien d’une troupe armée pour protéger les travaux.

Pour en revenir à la question des débouchés, il est à observer que l’importante saline de Cheik-Othman, faite près d’Aden, par
une société italienne, dans des conditions exceptionnellement avantageuses, ne paraît pas encore avoir trouvé de débouché pour
les montagnes de sel qu’elle a en stock.

Le Ministère de la Marine a accordé cette concession aux pétitionnaires, personnes trafiquant autrefois au Choa, à condition
qu’elles se procurent l’acquiescement des chefs intéressés de la côte et de l’intérieur. Le gouvernement s’est d’ailleurs
réservé un droit par tonne, et a fixé une quotité pour l’exploitation libre par les indigènes. Les chefs intéressés sont :
le sultan de Tadjoura, qui serait propriétaire héréditaire de quelques massifs de roches dans les environs du lac (il est très
disposé à vendre ses droits) ; le chef de la tribu des Debné, qui occupe notre route, du lac jusqu’à Hérer, le sultan Loïta,
lequel touche du gouvernement français une paie mensuelle de cent cinquante thalers pour ennuyer le moins possible les voyageurs ;
le sultan Hanfaré de l’Aoussa, qui peut trouver du sel ailleurs, mais qui prétend avoir le droit partout chez les Dankalis ; et
enfin Ménélik, chez qui la tribu des Debné, et d’autres, apportent annuellement quelques milliers de chameaux de ce sel, peut-être
moins d’un millier de tonnes. Ménélik a réclamé au Gouvernement quand il a été averti des agissements de la société et du don de
la concession. Mais la part réservée dans la concession suffit au trafic de la tribu des Debné et aux besoins culinaires du Choa,
le sel en grains ne passant pas comme monnaie en Abyssinie.

notre route est dite route Gobât, du nom de sa quinzième station, où paissent ordinairement les troupeaux des Debné, nos alliés.
Elle compte environ vingt-trois étapes, jusqu’à Hérer, par les paysages les plus affreux de ce côté de l’Afrique. Elle est fort
dangereuse par le fait que les Debné, tribus d’ailleurs des plus misérables, qui font les transports, sont éternellement en guerre,
à droite, avec les tribus Moudeïtos et Assa-Imara, et, à gauche, avec les Issas Somali.

Au Hérer, pâturages à une altitude d’environ 800 mètres, à environ 60 kilomètres du pied du plateau des Itous Gallas, les Dankalis
et les Issas paissent leurs troupeaux en état de neutralité généralement.

De Hérer, on parvient à l’Hawach en huit ou neuf jours. Ménélik a décidé d’établir un poste armé dans les plaines du Hérer pour
la protection des caravanes ; ce poste se relierait avec ceux des Abyssins dans les monts Itous.

L’agent du roi au Harar, le Dedjazmatche Mékounène, a expédié du Harar au Choa, par la voie de Hérer, les trois millions de
cartouches Remington et autres munitions que les commissaires anglais avaient fait abandonner au profit de l’Émir Abdoullahi lors
de l’évacuation égyptienne.

Toute cette route a été relevée astronomiquement, pour la première fois, par M. Jules Borelli, en mai 1886, et ce travail est
relié géodésiquement par la topographie, en sens parallèle des monts Itous, qu’il a faite dans son récent voyage au Harar.

En arrivant à l’Hawach, on est stupéfait en se remémorant les projets de canalisation de certains voyageurs. Le pauvre Soleillet
avait une embarcation spéciale en construction à Nantes dans ce but ! L’Hawach est une rigole tortueuse et obstruée à chaque pas
par les arbres et les roches. Je l’ai passé à plusieurs points, à plusieurs centaines de kilomètres, et il est évident qu’il est
impossible de le descendre, même pendant les crues. D’ailleurs, il est partout bordé de forêts et de déserts, éloigné des centres
commerciaux et ne s’embranchant avec aucune route. Ménélik a fait faire deux ponts sur l’Hawach, l’un sur la route d’Entotto au
Gouragné, l’autre sur celle d’Ankober au Harar par les Itous. Ce sont de simples passerelles en troncs d’arbres, destinées au
passage des troupes pendant les pluies et les crues, et néanmoins ce sont des travaux remarquables pour le Choa.

Tous frais réglés, à l’arrivée au Choa, le transport de mes marchandises, cent charges de chameau, se trouvait me coûter huit
mille thalers, soit quatre-vingts thalers par chameau, sur une longueur de 500 kilomètres seulement. Cette proportion n’est égalée
sur aucune des routes de caravanes africaines ; cependant je marchais avec toute l’économie possible et une très longue expérience
de ces contrées. Sous tous les rapports, cette route est désastreuse, et est heureusement remplacée par la route de Zeilah au Harar
et du Harar au Choa par les Itous.

Ménélik se trouvait encore en campagne au Harar quand je parvins à Farré, point d’arrivée et de départ des caravanes et limite
de la race Dankalie. Bientôt arriva à Ankober la nouvelle de la victoire du roi de son entrée au Harar, et l’annonce de son retour,
lequel s’effectua en une vingtaine de jours. Il entra à Entotto précédé de musiciens sonnant à tue-tête des trompettes égyptiennes
trouvées au Harar, et suivi de sa troupe et de son butin, parmi lequel deux canons Krupp transportés chacun par quatre-vingts hommes.

Ménélik avait depuis longtemps l’intention de s’emparer du Harar, où il croyait trouver un arsenal formidable, et en avait prévenu
les agents politiques français et anglais sur la côte. Dans les dernières années, les troupes abyssines rançonnaient régulièrement
les Itous ; elles finirent par s’y établir. D’un autre côté, l’émir Abdullaï, depuis le départ de Radouan-Pacha avec les troupes
égyptiennes, s’organisait une petite armée et rêvait de devenir le Mahdi des tribus musulmanes du centre du Harar. Il écrivit à
Ménélik revendiquant la frontière de l’Hawach et lui intimant de se convertir à l’Islam. Un poste abyssin s’étant avancé jusqu’à
quelques jours du Harar, l’émir envoya pour les disperser quelques canons et quelques Turcs restés à son service : les Abyssins
furent battus, mais Ménélik irrité se mit en marche lui-même, d’Entotto, avec une trentaine de mille guerriers. La rencontre eut
lieu à Shalanko, à 60 kilomètres ouest de Harar, là où Nadi Pacha avait, quatre années auparavant, battu les tribus Gallas des
Méta et des Oborra.

L’engagement dura à peine un quart d’heure, l’émir n’avait que quelques centaines de Remington, le reste de sa troupe combattant à
l’arme blanche. Ses trois mille guerriers furent sabrés et écrasés en un clin d’œil par ceux du roi du Choa. Environ deux cents
Soudanais, égyptiens, et Turcs, restés auprès d’Abdullaï après l’évacuation égyptienne, périrent avec les guerriers Gallas et
Somalis. Et c’est ce qui fit dire à leur retour aux soldats choanais, qui n’avaient jamais tué de blancs, qu’ils rapportaient les
testicules de tous les Franguis du Harar.

L’émir put s’enfuir au Harar, d’où il partit la même nuit pour aller se réfugier chez le chef de la tribu des Guerrys, à l’est du
Harar, dans la direction de Berbera. Ménélik entra quelques jours ensuite au Harar sans résistance, et ayant consigné ses troupes
hors de la ville, aucun pillage n’eut lieu. Le monarque se borna à frapper une imposition de soixante-quinze mille thalers sur la
ville et la contrée, à confisquer, selon le droit de guerre abyssin, les biens meubles et immeubles des vaincus morts dans la
bataille et à aller emporter lui-même des maisons des européens et des autres tous les objets qui lui plurent. Il se fit remettre
toutes les armes et munitions en dépôt en ville, ci devant propriété du gouvernement égyptien, et s’en retourna pour le Choa,
laissant trois mille de ses fusiliers campés sur une hauteur voisine de la ville et confiant l’administration de la ville à
l’oncle de l’émir Abdullaï, Ali Abou Béker, que les Anglais avaient, lors de l’évacuation, emmené prisonnier à Aden, pour le
lâcher ensuite, et que son neveu tenait en esclavage dans sa maison.

Il advint, par la suite, que la gestion d’Ali Abou Béker ne fut pas du goût de Mékounène, le général agent de Ménélik, lequel
descendit dans la ville avec ses troupes, les logea dans les maisons et les mosquées, emprisonna Ali et l’expédia enchaîné à Ménélik.

Les Abyssins, entrés en ville, la réduisirent en un cloaque horrible, démolirent les habitations, ravagèrent les plantations,
tyrannisèrent la population comme les nègres savent procéder entre eux, et, Ménélik continuant à envoyer du Choa des troupes de
renfort suivies de masses d’esclaves, le nombre des Abyssins actuellement au Harar peut être de douze mille, dont quatre mille
fusiliers armés de fusils de tous genres, du Rémington au fusil à silex.

La rentrée des impôts de la contrée Galla environnante ne se fait plus que par razzias, où les villages sont incendiés, les
bestiaux volés et la population emportée en esclavage. Tandis que le gouvernement égyptien tirait sans efforts de Harar quatre
vingt mille livres, la caisse abyssine est constamment vide. Les revenus des Gallas, de la douane, des postes, du marché, et
les autres recettes sont pillés par quiconque se met à les toucher. Les gens de la ville émigrent, les Gallas ne cultivent plus.
Les Abyssins ont dévoré en quelques mois la provision de dourah laissée par les Égyptiens et qui pouvait suffire pour plusieurs
années. La famine et la peste sont imminentes.

Le mouvement de ce marché, dont la position est très importante, comme débouché des Gallas le plus rapproché de la côte, est
devenu nul. Les Abyssins ont interdit le cours des anciennes piastres égyptiennes qui étaient restées dans le pays comme monnaie
divisionnaire des thalaris Marie-Thérèse, au privilège exclusif d’une certaine monnaie de cuivre qui n’a aucune valeur. Toutefois,
j’ai vu à Entotto quelques piastres d’argent que Ménélik a fait frapper à son effigie et qu’il se propose de mettre en circulation
au Harar, pour trancher la question des monnaies.

Ménélik aimerait à garder le Harar en sa possession, mais il comprend qu’il est incapable d’administrer le pays de façon à en
tirer un revenu sérieux, et il sait que les Anglais ont vu d’un mauvais oeil l’occupation abyssine. On dit, en effet, que le
gouverneur d’Aden, qui a toujours travaillé avec la plus grande activité au développement de l’influence britannique sur la côte
Somalie, ferait tout son possible pour décider son gouvernement à faire occuper le Harar au cas où les Abyssins l’évacueraient,
ce qui pourrait se produire par suite d’une famine ou des complications de la guerre du Tigré.

De leur côté, les Abyssins au Harar croient chaque matin voir apparaître les troupes anglaises au détour des montagnes.
Mékounène a écrit aux agents politiques anglais à Zeilah et à Berbera de ne plus envoyer de leurs soldats au Harar ; ces agents
faisaient escorter chaque caravane de quelques soldats indigènes.

Le gouvernement anglais, en retour, a frappé d’un droit de cinq pour cent l’importation des thalaris à Zeilah, Boulhar
et Berbera. Cette mesure contribuera à faire disparaître le numéraire, déjà très rare, au Choa et au Harar, et il est à
douter qu’elle favorise l’importation des roupies, qui n’ont jamais pu s’introduire dans ces régions et que les Anglais ont
aussi, on ne sait pourquoi, frappées d’un droit d’un pour cent à l’importation par cette côte.

Ménélik a été fort vexé de l’interdiction de l’importation des armes sur les côtes d’Obock et de Zeilah. Comme Joannès rêvait
d’avoir son port de mer à Massaouah, Ménélik, quoique relégué fort loin dans l’intérieur, se flatte de posséder prochainement
une échelle sur le golfe d’Aden. Il avait écrit au Sultan de Tadjoura, malheureusement, après l’avènement du protectorat
français, en lui proposant de lui acheter son territoire. A son entrée au Harar, il s’est déclaré souverain de toutes les
tribus jusqu’à la côte, et a donné commission à son général, Mékounène, de ne pas manquer l’occasion de s’emparer de Zeilah ;
seulement les Européens lui ayant parlé d’artillerie et de navires de guerre, ses vues sur Zeilah se sont modifiées, et il a
écrit dernièrement au gouvernement français pour lui demander la cession d’Ambado.

On sait que la côte, du fond du golfe de Tadjoura jusqu’au delà de Berbera, a été partagée entre la France et l’Angleterre de la
façon suivante : la France garde tout le littoral de Goubbet Kératb à Djibouti, un cap à une douzaine de milles au nord ouest de
Zeilah, et une bande de territoire de je ne sais combien de kilomètres de profondeur à l’intérieur, dont la limite du côté du
territoire anglais est formée par une ligne tirée de Djibouti à Ensa, troisième station sur la route de Zeilah au Harar. nous
avons donc un débouché sur la route du Harar et de l’Abyssinie. L’Ambado, dont Ménélik ambitionne la possession, est une anse
près de Djibouti, où le gouverneur d’Obock avait depuis longtemps fait planter une planche tricolore que l’agent anglais de
Zeilah faisait obstinément déplanter, jusqu’à ce que les négociations fussent terminées. Ambado est sans eau, mais Djibouti
a de bonnes sources ; et des trois étapes rejoignant notre route à Ensa, deux ont de l’eau.

En somme, la formation des caravanes peut s’effectuer à Djibouti, dès qu’il y aura quelque établissement pourvu des marchandises
indigènes et quelque troupe armée. L’endroit jusqu’à présent est complètement désert. Il va sans dire qu’il doit y être laissé
port franc si l’on veut faire concurrence à Zeilah.

Zeilah, Berbera et Bulhar restent aux Anglais, ainsi que la baie de Samawanak, sur la côte Gadiboursi, entre Zeilah et Bulhar,
point où le dernier agent consulaire français à Zeilah, M. Henry, avait fait planter le drapeau tricolore, la tribu Gadiboursi
ayant elle-même demandé notre protection, dont elle jouit toujours. Toutes ces histoires d’annexions ou de protections avaient
fort excité les esprits sur cette côte pendant ces deux dernières années.

Le successeur de l’agent français fut M. Labosse, consul de France à Suez, envoyé par intérim à Zeilah où il apaisa tous les
différends. On compte à présent environ cinq mille Somalis protégés français à Zeilah.

L’avantage de la route du Harar pour l’Abyssinie est très considérable. Tandis qu’on n’arrive au Choa par la route Dankalie
qu’après un voyage de cinquante à soixante jours par un affreux désert, et au milieu de mille dangers, le Harar, contre fort
très avancé du massif éthiopien méridional, n’est séparé de la côte que par une distance franchie aisément en une quinzaine de
jours par les caravanes.

La route est fort bonne, la tribu Issa, habituée à faire les transports, est fort conciliante, et on n’est pas chez elle en danger
des tribus voisines.

Du Harar à Entotto, résidence actuelle de Ménélik, il y a une vingtaine de jours de marche sur le plateau des Itous Gallas, à une
altitude moyenne de 2 500 mètres, vivres, moyens de transport et de sécurité assurés. Cela met en tout un mois entre notre côte et
le centre du Choa, mais la distance au Harar n’est que de douze jours, et ce dernier point, en dépit des invasions, est certainement
destiné à devenir le débouché commercial exclusif du Choa lui-même et de tous les Gallas. Ménélik lui-même fut tellement frappé de
l’avantage de la situation du Harar, qu’à son retour, se remémorant les idées des chemins de fer que des Européens ont souvent
cherché à lui faire adopter, il cherchait quelqu’un à gui donner la commission ou concession des voies ferrées du Harar à la mer ;
il se ravisa ensuite, se rappelant la présence des Anglais à la côte ! Il va sans dire que, dans le cas où cela se ferait (et
cela se fera d’ailleurs dans un avenir plus ou moins rapproché), le gouvernement du Choa ne contribuerait en rien aux frais
d’exécution.

Ménélik manque complètement de fonds, restant toujours dans la plus complète ignorance (ou insouciance) de l’exploitation des
ressources des régions qu’il a soumises et continue à soumettre. Il ne songe qu’à ramasser des fusils lui permettant d’envoyer
ses troupes réquisitionner les Gallas. Les quelques négociants européens montés au Choa ont apporté à Ménélik, en tout, dix mille
fusils à cartouches et quinze mille fusils à capsules, dans l’espace de cinq ou six années. Cela a suffi aux Amharas pour soumettre
tous les Gallas environnants, et le Dedjatch Mékounène, au Harar, se propose de descendre à la conquête des Gallas jusqu’à leur
limite sud, vers la côte de Zanzibar. Il a pour cela l’ordre de Ménélik même, à qui on a fait croire qu’il pourrait s’ouvrir une
route dans cette direction pour I’importation des armes. Et ils peuvent au moins s’étendre très loin de ces côtes, les tribus
Gallas n’étant pas armées.

Ce qui pousse surtout Ménélik à une invasion vers le Sud, c’est le voisinage gênant et la suzeraineté vexante de Joannès.
Ménélik a déjà quitté Ankober pour Entotto. On dit qu’il veut descendre au Djimma Abba-Djifar, le plus florissant des pays
Gallas, pour y établir sa résidence, et il parlait aussi d’aller se fixer au Harar. Ménélik rêve une extension continue de ses
domaines au sud, au-delà de l’Hawach, et pense peut-être émigrer lui-même des pays Amhara au milieu des pays Gallas neufs, avec
ses fusils, ses guerriers, ses richesses, pour établir loin de l’empereur un empire méridional comme l’ancien royaume d’Ali Alaba.

On se demande quelle est et quelle sera l’attitude de Ménélik pendant la guerre italo-abyssine. Il est clair que son attitude
sera déterminée par la volonté de Joannès, qui est son voisin immédiat, et non par les menées diplomatiques de gouvernements
qui sont à une distance de lui infranchissable, menées qu’il ne comprend d’ailleurs pas et dont il se méfie toujours. Ménélik
est dans l’impossibilité de désobéir à Joannès, et celui-ci, très bien informé des intrigues diplomatiques où l’on mêle Ménélik,
saura bien s’en garer dans tous les cas. Il lui a déjà ordonné de lui choisir ses meilleurs soldats, et Ménélik a dû les envoyer
au camp de l’empereur à l’Asmara. Dans le cas même d’un désastre, ce serait sur Ménélik que Joannès opèrerait sa retraite.
Le Choa, le seul pays Amhara possédé par Ménélik, ne vaut pas la quinzième partie du Tigré. Ses autres domaines sont tous pays
Gallas précairement soumis et il aurait grand-peine à éviter une rébellion générale dans le cas où il se compromettrait dans
une direction ou une autre. Il ne faut pas oublier non plus que le sentiment patriotique existe au Choa et chez Ménélik, tout
ambitieux qu’il soit, et il est impossible qu’il voie un honneur ni un avantage à écouter les conseils des étrangers.

Il se conduira donc de manière à ne pas compromettre sa situation, déjà très embarrassée, et, comme chez ces peuples on ne comprend
et on n’accepte rien que ce qui est visible et palpable, il n’agira personnellement que comme le plus voisin le fera agir, et
personne n’est son voisin que Joannès, qui saura lui éviter les tentations. Cela ne veut pas dire qu’il n’écoute avec complaisance
les diplomates ; il empochera ce qu’il pourra gagner d’eux, et, au moment donné, Joannès, averti, partagera avec Ménélik. Et,
encore une fois, le sentiment patriotique général et l’opinion du peuple de Ménélik sont bien pour quel que chose dans la question.
Or, on ne veut pas des étrangers, ni de leur ingérence, ni de leur influence, ni de leur présence, sous aucun prétexte, pas plus
au Choa qu’au Tigré, ni chez les Gallas.

Ayant promptement réglé mes comptes avec Ménélik, je lui demandai un bon de paiement au Harar, désireux que j’étais de faire la
route nouvelle ouverte par le roi à travers les Itous, route jusqu’alors inexplorée, et où j’avais vainement tenté de m’avancer du
temps de l’occupation égyptienne du Harar. A cette occasion, M. Jules Borelli demanda au roi la permission de faire un voyage dans
cette direction, et j’eus ainsi l’honneur de voyager en compagnie de notre aimable et courageux compatriote, de qui je fis parvenir
ensuite à Aden les travaux géodésiques, entièrement inédits, sur cette région.

Cette route compte sept étapes au-delà de l’Hawach et douze de l’Hawach au Harar sur le plateau Itou, région de magnifiques pâturages
et de splendides forêts à une altitude moyenne de 2 500 mètres, jouissant d’un climat délicieux. Les cultures y sont peu étendues,
la population y étant assez claire, ou peut-être s’étant écartée de la route par crainte des déprédations des troupes du roi. Il y
a cependant des plantations de café, les Itous fournissant la plus grande partie des quelques milliers de tonnes de café qui se
vendent annuellement au Harar. Ces contrées, très salubres et très fertiles, sont les seules de l’Afrique orientale adaptées à la
colonisation européenne.

Quant aux affaires au Choa, à présent, il n’y a rien à y importer, depuis l’interdiction du commerce des armes sur la côte. Mais
qui monterait avec une centaine de mille thalaris pourrait les employer dans l’année en achats d’ivoire et autres marchandises, les
exportateurs ayant manqué ces dernières années et le numéraire devenant excessivement rare. C’est une occasion. La nouvelle route
est excellente, et l’état politique du Choa ne sera pas troublé pendant la guerre, Ménélik tenant, avant tout, à maintenir l’ordre
en sa demeure.

Agréez, Monsieur, mes civilités empressées.

Rimbaud.

 

Source : Les lettres manuscrites de Rimbaud d’Europe, d’Afrique et d’Arabie, édition établie et commentée par Claude Jeancolas, Textuel.

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