Levez les yeux en marchant. Lisez la pancarte au coin de la rue.
Puis demandez autour de vous : « C’était qui ? »
Outre ceux qui vous enverront paître, la majorité haussera les épaules. Ce n’est pas un reproche : juste un constat. Bien des noms de rues ne disent plus rien à personne. Parlons surtout des mornes « rue du Stade » (avec, souvent — tenez-vous bien —, un stade), ou encore des étranges « rue Bombe Cul » (Najac dans l’Aveyron, entre autres).
Mais alors, qui manque-t-il vraiment à nos rues girondines — et françaises ? Jean-Pierre Martinet (1944 — 1993), un écrivain libournais. Il disait de lui : « Parti de rien, Martinet a accompli une trajectoire exemplaire : il est arrivé nulle part. » Il connut une gloire aussi confidentielle qu’éphémère.
Né à Libourne, il rêve de cinéma, monte à Paris, écrit Jérôme (1978), qui lui vaut quelques flatteries critiques. Redescendu à Tours, il ouvre un kiosque et fait faillite. Des romans tels que Ceux qui n’en mènent pas large (1986) ou L’Ombre des forêts (1987) passent inaperçus. Il revient alors dans sa ville natale, hémiplégique et alcoolique. Il meurt chez sa mère à 48 ans. Puis : l’oubli. Son ami et éditeur Alfred Eibel (1932 — 2024) tentera d’y remédier, mais rien. Toujours, encore, l’oubli. Pendant longtemps, ses livres demeurent presque introuvables, et le nom de « Martinet » n’évoque plus qu’un oiseau ou un petit fouet à l’usage détourné. Quelques éditeurs acharnés — L’Arbre Vengeur, Finitude, entre autres — maintiennent sa flamme, contre l’indifférence.
Et pourtant, il y a deux mois, dans l’une des plus grandes librairies de Bordeaux, une petite table lui était consacrée, évoquant un « auteur régional ».
Un signe ? Un frémissement ? L’ombre bougerait-elle enfin ? Alors, pourquoi aucune rue Jean-Pierre Martinet ?
- Par oubli. On a passé sous silence un écrivain déjà silencié par avance : logique.
- Par mémoire aseptisée : Martinet, c’est l’œuvre du désenchantement, de la noirceur sans nuance, peuplée de grotesque et de désespoir. Il n’épargne rien aux hommes, exècre les illusions et n’est pas tendre avec lui-même. Quelques voix diront peut-être que le désespoir, de nos jours, il n’en faudrait guère plus. Oui, mais enfin, « de nos jours », qui croit encore à un monde candide ou au puritanisme esthétique ? C’est au mieux un mensonge fait à soi-même, au pire de l’amnésie délibérée. Il y a déjà assez de poussières sous le tapis, et il vaut mieux compter sur les désenchantés en littérature qu’en politique.
Un lieu à son nom.
Martinet n’aurait probablement pas aimé l’initiative, mais il s’est déjà prononcé sur nos avenues : « Ah, comme vos rues sont froides, messieurs, et comme on y meurt lentement, à petit feu, à petits pas, de chagrin, et d’ennui ! Comme le cœur est lourd à porter en vos déserts ! On y chemine en exil toute sa vie. » Pour l’honneur, pour l’ironie, pour la mémoire des damnés du verbe, offrons-lui au moins une impasse « Jean-Pierre Martinet » où l’on peut cheminer. Une impasse, parce qu’il a payé le prix fort pour le seul talent qu’il possédait. Et il n’a rien gardé pour lui : « On a parfois l’impression que l’écriture est le dernier refuge de ceux qui ne savent rien faire. »
Trop modeste ; lui savait écrire. Et si Bordeaux aime se vanter de ses « trois M », elle devrait apprécier élargir sa liste avec Martinet. Que la mairie de Libourne (et pourquoi pas Bordeaux) s’en charge. Signez. Faites du bruit pour les silencieux. Qu’il reste au moins une impasse pour ceux qui n’en mènent pas large.