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Le feu de nos passions au miroir du temps - A propos des ’Braises’ de Sándor Marái  

vendredi 17 septembre 2010, par Elizabeth Legros Chapuis

Voilà un livre dans lequel il ne se passe rien, ou presque, du moins au temps où le récit est situé. Car tout ce qui compte est déjà advenu dans le passé. Le passé, c’est lui le personnage principal des Braises. Le passé et le temps. Ce livre est le récit d’une longue conversation à huis clos entre deux amis d’enfance qui ne se sont pas vus depuis quarante ans. Aujourd’hui ils sont vieux, fatigués, revenus de tout. Mais ils savent l’un et l’autre que cette rencontre ultime leur est nécessaire avant de mourir. Il s’agit pour eux d’affronter la vérité – mais quelle vérité ?

C’est un peu La Visite de la Vieille Dame, à l’envers : ici ce n’est pas le visiteur qui apporte le trouble et suscite l’affrontement, mais l’hôte qui le reçoit. Cependant le visiteur savait ce qu’il allait chercher en revenant voir son vieil ami…

L’histoire se passe en 1940 au fond de la plaine magyare, dans la demeure solitaire d’un vieil aristocrate hongrois, fils d’un officier de la garde de l’empereur François-Joseph. Henri, le général, et Conrad, le voyageur aux colonies, s’étaient connus à l’école militaire, et ils avaient été liés d’une amitié étroite, jusqu’à ce que la passion pour une même femme les sépare. Conrad a fui une situation intenable en partant à l’autre bout du monde ; Henri s’est enfermé dans sa solitude et a attendu sa vengeance en silence. Pour accueillir son ami d’autrefois, le général a tenu à reconstituer, avec la complicité de sa gouvernante Nini, autrefois sa nourrice, le décor de leur dernière rencontre, quarante ans auparavant ; la salle à manger, la disposition des meubles, le service de porcelaine française à fleurs, les bougies bleues et jusqu’au menu, tout doit être identique. Il y a quelque chose d’obsessionnel dans cette obstination à reconstituer les circonstances d’un passé lointain et désormais inaccessible.

Les chapitres IV à VII forment un grand flash-back qui évoque l’origine des personnages, leur rencontre à l’école militaire, l’évolution de leur amitié durant leur jeunesse. C’est la partie la plus classique du livre, qui rappelle les romans de Stefan Zweig, Arthur Schnitzler ou Thomas Mann, avec tous les clichés voulus, l’atmosphère Mitteleuropa, le carnaval de Vienne et ses bals, l’école d’équitation, la passion de la musique, la présence de l’empereur. Henri est riche, fêtard, frivole ; Conrad est pauvre, studieux, grave ; c’est une opposition traditionnelle dans les romans du 19e siècle. Mais cette évocation est aussi celle d’un monde désormais disparu, ce dont le général a obscurément conscience : « Il se peut que ce monde-ci touche à sa fin » (p 189).

Trois éléments me frappent dans la technique narrative de Sándor Marái : le suspense, le côté « conte de fées », la précision.

Le suspense

Marái se montre très habile à distiller le suspense dans un roman qui n’est pas animé par l’action, mais par des révélations successives grâce auxquelles les événements prennent sans cesse de nouvelles perspectives. Il procède par allusions dont le sens ne sera révélé que beaucoup plus loin dans le récit, entretenant ainsi notre curiosité en éveil.
A la fin du chapitre 1, on ne connaît ni le contenu ni l’expéditeur de la lettre reçue par le général ; à la fin du chapitre suivant, on sait qu’il va venir un visiteur (grâce aux préparatifs) mais on ne sait ni qui ni pourquoi.

Au chapitre VIII – retour au présent – le général regarde son pistolet (suggérant une menace diffuse) et quand la voiture arrive : « il regarda l’attelage qui approchait, exactement comme un chasseur qui vise ». Image à laquelle va répondre beaucoup plus loin l’évocation d’une scène de chasse particulièrement significative.

Dans la galerie de portraits du château, il y a une place vide : on est tout de suite obligé de se demander de qui il s’agit - on le devine - et pourquoi le tableau a été enlevé.

Juste avant le début du dîner a lieu la révélation de Nini : elle rapporte que sur son lit de mort, Christine a appelé le général (« c’est toi qu’elle a appelé ») : on se demande pourquoi, et qui d’autre elle aurait pu souhaiter voir… Au début de la conversation, c’est Conrad qui parle de Christine, mais on ignore pourquoi le général n’en parle pas.

D’autres jalons sont posés par Sándor Marái – la référence à une vengeance, reprise par la suite, ou encore l’allusion du général, suggérant qu’il s’est passé quelque chose à la chasse, mais la révélation des faits ne viendra que plus tard. Le comble est atteint avec la scène de la visite du général chez Conrad qui est déjà parti (p 115) – Christine arrive – mais on ne saura pas la suite avant la page 170…

L’aspect conte de fées

Il provient du cadre, un château en Hongrie empreint d’un certain mystère ‘gothique’ : « les années passèrent et jamais on ne le vit se rendre dans l’autre aile du château ». Des récits de fêtes et de bals du temps de l’empereur, de visites royales, d’une vie d’oisiveté et de luxe.

Il vient aussi de formules un peu excessives comme « depuis des années il n’avait ouvert ni lu une seule lettre » ou « depuis une vingtaine d’années le général n’avait reçu personne ».

Il est marqué aussi dans les évocations du destin comme la rencontre des parents du général : « Voilà ce qu’il était arrivé au bal de l’ambassade. Devant les fenêtres, des rideaux de soie blanche descendaient jusqu’à terre. La jeune Française et l’officier se trouvaient dans l’embrasure d’une fenêtre et regardaient les danseurs. Dehors, des flocons de neige tombaient en se balançant. (…) Quand, après leur révérence profonde, ils échangèrent un long regard, ils savaient déjà que vouloir s’opposer au destin était inutile et que leur destinée était de vivre ensemble. Pâles et émus, ils souriaient. Dans le salon voisin la musique continuait. »

IMAGE

« Puis, chaque mois, un chariot apporta de Paris et de Vienne des meubles, des étoffes, des damas, des gravures et même un clavecin, car elle entendait charmer la nature sauvage avec de la musique. »

La précision

Comme le dit le général lui-même, les détails sont « indispensables, car sans eux, on ne comprendrait pas l’essentiel ». Ainsi, il est introduit au premier chapitre comme ayant visité la vigne « pour s’occuper de deux fûts en fermentation ». Quand Sándor Marái évoque le bruit du vent dans les arbres, c’est « le bruissement du vent chaud dans les feuillages flétris ». Le raffinement de l’appartement de Conrad se traduit par « un vase de cristal avec trois orchidées ». Quand le général évoque l’image « il m’est arrivé une fois de traîner un ours », on le voit aux prises avec un lourd passé qu’il doit se ‘coltiner’ jusqu’au bout.

Très habile aussi, le récit de la chasse entrelace deux angles mêlés : l’évocation de la chasse en général (et ses connotations symboliques), avec des phrases au présent - le récit de cette chasse-là, ce matin-là (et ce qu’elle signifie), avec des phrases à l’imparfait. Sándor Marái utilise également des images récurrentes comme celle du feu qui embrase tout le livre : « L’été jetait ses dernières lueurs comme un incendiaire qui, dans un accès de rage aveugle, livre tout aux flammes autour de lui… »

« Les serviteurs et les gardes forestiers allumèrent dans le parc un énorme feu de fagots et les loups, en hurlant, entourèrent les flammes qui les attiraient et les fascinaient. Armé d’un couteau, l’officier se précipita parmi eux. » « Les soirées qu’ils donnaient illuminaient le château qui en paraissait comme incendié. »

Enfin au plus fort de la discussion, survient un orage et une panne d’électricité. Autre image forte : [Nini et le général qui sont reliés par] « une sorte de parenté qui est plus forte et plus étroite que celle des jumeaux dans les entrailles de leur mère ». De même, les deux amis étaient « comme des jumeaux, comme ces êtres singuliers qu’un caprice de la nature a enchaînés l’un à l’autre ».

Encore quelques remarques…

Le personnage de Nini est magnifique, c’est la servante au grand cœur. Elle a aussi un côté cosmique, terrien, métaphysique. C’est comme une mère mythique. « Le général l’observait avec curiosité. Son existence et la sienne s’écoulaient au même rythme lent des très vieilles gens. Ils en savaient davantage l’un sur l’autre que n’en savent mère et fils. La communauté qui liait leurs êtres était plus profonde et plus intime que tous les autres liens. »

Nini sait tout, s’occupe de tout, et quand il s’agit de cette dernière soirée d’il y a quarante ans, elle « se souvenait de tout ». Le général évoque plus loin la notion de boucle, de retour au point de départ. C’est ainsi que quand vient la fin de la nuit, Nini revient, elle va pouvoir remettre le portrait en place, la boucle est bouclée.

La vieillesse, le temps, l’attente

C’est le thème qui court en arrière-plan de toute l’histoire. Le général est vieux et las, il a hâte que tout cela soit fini.
« Remis de sa première surprise, il ressentait une grande fatigue. On se prépare parfois, la vie durant, à quelque chose. On commence par être blessé et on veut se venger. Puis, on attend. Le général attendait depuis fort longtemps et ne savait même plus à quel moment l’offense et le désir de vengeance s’étaient transformés en attente. Dans le temps qui s’écoule, rien ne se perd. Mais, petit à petit, tout pâlit, comme ces très vieilles photographies faites sur une plaque métallique. La lumière et le temps effacent leurs traits nets et caractéristiques. Pour reconnaître par la suite le portrait sur la surface devenue floue, il faut le placer sous un certain angle de réflexion. Ainsi pâlissent nos souvenirs avec le temps. Cependant, un jour, la lumière tombe par hasard sous l’angle voulu et nous retrouvons soudain le visage effacé. »
Dans cette posture d’attente, le général a survécu à tous et à tout, comme un vieil arbre. Car « c’est l’attente qui leur avait donné la force de vivre… » - « J’ai vécu, dit-il à Conrad, parce que j’ai dû attendre ton retour ».

C’est étonnant comme Sándor Marái, qui avait seulement la quarantaine quand il a écrit ce livre, évoque les renoncements et la sagesse de la vieillesse : « dans la solitude, nous apprenons à tout comprendre et à ne plus rien craindre ».

La vérité est nécessaire quand on approche de la mort. « Ce qui a infiniment plus d’importance, c’est que Christine est morte tandis que nous avons continué à vivre » : ainsi ils l’ont trahie tous les deux. « Celui qui survit commet toujours une sorte de trahison ».

Les gens « différents »
Plusieurs notations font allusion à l’origine étrangère de la mère du général (elle était française), son « étrangeté », sa mélancolie : « un jour ou l’autre, nous devons perdre l’être que nous aimons ».

Chez Henri et Conrad, une première fêlure s’est produite dès le temps de la jeunesse : « Au moment de leur départ, ils sentirent clairement que pour la première fois, il était intervenu quelque divergence dans leur vie » et cela parce que « Conrad était ‘différent’ de ses compagnons ».

La définition des gens « de nature différente », c’est ce qui caractérise ceux que nous sommes destinés à aimer, car « c’est qu’en réalité nous aimons toujours ceux qui sont différents de nous ».

Et quelques phrases :
La violence latente - avec la digression sur le voyage à Bagdad, le sacrifice de l’agneau, « la signification secrète et sensuelle du meurtre ».
« Tout ce dont l’amour se compose : le désir, la jalousie et la solitude qui consume « Toute vraie passion est sans espoir ».
Le carnet jaune de Christine, qui contient confidences et fantasmes - « il lui sembla qu’elle aurait pu suivre cet homme aveuglément… » - , et que le général finira par jeter au feu.

Quelle est la nature de l’amour ? A cette éternelle question, Sándor Marái répond encore à travers des échos du passé : « Peut-être la passion ne consiste-t-elle pas à désirer une certaine personne, mais à ressentir, en général, un désir nostalgique ? » Ainsi, pour le général, Christine représentait la réincarnation de l’amour de sa mère, l’étrangère, la femme ‘différente’ (Christine elle-même étant décrite comme ‘un jeune animal’) mais aussi celle de l’amour/amitié idéale qu’il éprouvait pour Conrad dans leur enfance : « L’Éros de l’amitié n’a pas besoin des corps (…) et pourtant il n’en est pas moins un dérivé de l’amour », dit le général. Il n’y a qu’un amour et il se projette successivement sur des personnes différentes.

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